Zone Grise

Par Martyne • lundi 07 novembre 2005 à 09:36 • Catégorie: Communication, Sociosphère

«Bin je suis noir partout, c’est toute ma peau qu’y'est noire.»
«Et en dessous, ton corps en dessous, est-ce qu’y'est noir ?»

La première fois que j’ai VU un Noir, je m’en souviens, c’était presqu’hier, c’était en 1980. J’avais six ans. Une famille de Saint-Félicien avait adopté un petit Haïtien. Personnellement, à cet âge, adopter un Haïtien, ça signifiait quelque chose comme «acquérir un petit animal». Je sais, maintenant, je sais, alors pas de linchage, hein ?

Je savais que ça «existait», mais… Ma seule expérience connue avec les noirs demeurait «Doualé», la petite colorée de Passe-Partout. N’ayant pas encore la télé câblée, il y avait TQS (qu’y'était pas encore le mouton «noir»), Télé-Québec, TVA et Radio-Canada. Et pis la seule chose que j’avais le droit de regarder, c’était Passe-Partout, alors…

Je n’ai pas eu la «chance» de le «voir» tout de suite. Il a fallu une rencontre au Centre d’achats. (Roberval, c’est la manne bleue, oui, mais c’est quand même pas le Pérou en fait de magasinage. Un centre commercial, à l’époque, avec 2-3 spots de vêtements, 2-3 trucs de beauté, 2-3 affaires de gars… 11 000 âmes au total, toutes blanches.). Assise sagement dans LA PLACE, le «café terrasse intérieur», les 15 chaises, 5 tables, 30 personnes âgées et moi, on «regardait» les magasineurs. Et puis je l’ai «vu». Celui de qui toute la ville parlait. Il venait vers nous avec sa maman «blanche comme moi». Il allait presque nous toucher, comme ça, sans avertissement.

En silence, je me suis posée mille et une questions. Pourquoi il était si noir ? Comment il se fait que je sois si blanche ? Est-ce qu’il va devenir blanc, en vieillissant ? Est-ce que sa voix est noire aussi ? (Hey, j’avais 6 ans, ok ?). Est-ce qu’il mange «comme nous» ? Est-ce qu’il peut jouer, et parler ? Le français ? Je détaillais chacun de ses membres «pas habillé» : des doigts comme moi, des bras comme moi, un nez presque comme moi, des yeux comme moi, des cheveux presque comme moi (frisée, rouquine et tachetée, la petite que j’étais…). Bref, c’était un «comme moi» pas de la même couleur. Confusion, dans ma tête.

Mamie Annette, qui était avec moi (drôle quand même, je me souviens de l’âge, du moment, de mes pensées précises, de l’odeur du café, mais je ne me souviens pas pourquoi j’étais avec mamie, en plein après-midi, au Centre d’achats…), a sans doute entendue, dans son coeur de mamie, toutes mes questions.

De toute sa sagesse, elle m’a prise sur ses genoux, et m’a dit : «Tu veux être son amie ?». J’ai hésité un peu, quand même.
- Est-ce qu’il comprend ce que je dis ?
- Bien sur qu’il comprend. Il a des oreilles.
- Mais mamie, est-ce qu’il sait que je ne suis pas comme lui ?
- Probablement qu’il le sait, et que ça ne le dérange pas du tout.
- Alors je vais être son amie, on verra.

Et je me suis approchée de lui, comme une petite bête apeurée. Sans un mot. Je me souviens très bien avoir joué interminablement à la chaise musicale, jusqu’à être assise en face de lui. Et puis je lui ai dit, en prenant bien soin de parler très très fort (je n’étais toujours pas convaincue qu’il allait me «comprendre») :
- Salut. Mamie m’a dit d’être ton amie. Toi, t’as une mamie ?
Il m’a répondu. J’ai vu qu’il avait une voix comme moi. Des dents comme moi. Un sourire comme moi. Il parlait «ma» langue, avec un petit accent comme la matante de mon amie Chantale qui venait de l’autre bout du monde, de France.
- Oui j’ai une mamie. Elle est pas ici.
Il avait une mamie. Il était e-x-a-c-t-e-m-e-n-t comme moi. Wow.
- À quoi on joue d’abord ?
- On joue à se cacher ?

Et voilà. Ma première rencontre avec «celui-dont-tout-le-monde-parlait». On a vite fait de s’éloigner des vieux-au-café.

En aparté, pendant que je «l’avais» à moi toute seule, j’en ai profité pour investiguer mon nouvel ami, Frédéric.

- Frédéric, est-ce que tu es noir ?
- Bah oui ! Tu vois pas ?
- Bin j’vois, mais est-ce que t’es noir de partout ou sous les vêtements, t’es une autre couleur ?
- Bin je suis noir partout, c’est toute ma peau qu’y'est noire. Sauf là (et il met bien en évidence ses deux paumes sous mes yeux).
- Et en dessous, ton corps en dessous, est-ce qu’y'est noir ?
- Bin je sais pas, moi, j’ai jamais ouvert. Mais quand je saigne, c’est rouge.
- Moi aussi ! On est pareil, alors, du dedans ?
- …
- Je peux toucher ?
- Toucher quoi ?
- Ton bras ?
- Bah ouais !

Et j’ai touché son bras. Contact. Chaleur. Grain de peau. Semblable, tout à fait semblable. Sans attendre son approbation, j’ai porté ma main à son visage. Contact. Chaleur. Grain de peau. Semblable, tout à fait semblable.

- «On peut être amis, maintenant ?» qu’il me demande.
- «Bin on est déjà amis depuis tantôt», que je lui réponds.
- «Oui, mais là, tu sais QUI je suis, alors on peut être amis ?» qu’il me retourne.
- «Toi, tu veux me toucher pour voir si je suis comme toi ?» que je lui propose.
- «Pas besoin, j’ai déjà touché des blancs, moi.» Et voilà.

Je suis sortie du Lac cet après-midi là. J’ai voyagé cet après-midi là. Frédéric ne savait pas où il était né, mais «c’est pas ici certain», qu’il a dit. J’étais d’accord. Parce que moi, je savais que ici, y’avait que des mononcles et des matantes. Et blancs. D’où il était, d’abord ? Déjà qu’il fallait que je jongle avec le concept de «peaux» différentes, s’il avait fallu que j’aborde l’idée de l’adoption, en prime, on y passait la journée… Je pense que j’ai laissé tombé. Et on a joué. À la cachette. Et ensuite à la «barbichette». Et puis sa maman est venue le chercher, il fallait partir. On s’est dit «bebye».

La distance entre Roberval et Saint-Félicien, c’est environ 25 minutes en voiture. Ça a été suffisant pour que je ne revois plus jamais Frédéric de ma vie. Croyez-le ou non.

J’ai souvent inclus Frédéric dans ma liste d’amis-de-maternelle. Parce que c’était «hot» d’avoir un ami noir. Parce que je spécifiais toujours, après avoir dit «c’était qui mes amis», que Frédéric était noir. Si vous aviez vu leurs visages quand j’annonçais ça, woooahhh ! J’avais vécu, moi, à 6 ans. «Mais on peut pas le voir, il vit loin d’ici». (Bon, dans ma tête, Saint-Félicien, c’était du genre Bout du monde/Roberval, alors…).

2 choses m’ont été donné cet après-midi là :

1) Le Lac Saint-Jean, quand tu es jeune, au début des années 1980, c’est pas
fort pour l’ouverture sur le monde, autrement que quand on a la chance d’avoir
une mamie qui nous emmène au Centre d’achats ;

2) Quelle que soit la couleur de mes «amis», j’ai conclus qu’ils étaient tous comme moi, du «dedans», et je ne me suis plus jamais préoccupé des couleurs à partir de ce moment. (Sauf une fois, à mes premiers mois dans une «grande ville», sortie du Lac, où là, j’ai vraiment voulu savoir si c’était tout «tout» noir… mais ce serait le sujet d’un autre billet, beaucoup moins «public»… )

3 choses, en fait. À bien y penser :

3) Dès que j’ai eu des enfants, j’ai acheté des tonnes de bouquins, à défaut
d’avoir des exemples «vivants» sous les yeux, qui traitaient d’autres
«couleurs». De l’humanisme coloré. De ces autres, d’ici et d’ailleurs. Parce que
je les ai élevé au Lac. Et qu’au Lac, la seule couleur pour tout le monde, hormi
le blanc, c’est le bleu. Bleu comme les vagues. Bleu comme le large. Bleu
comme l’ouverture.

Ce matin, j’ai repensé à Frédéric. Parce qu’au réveil, à la radio, y’avait Chose qui demandait comment il se fait que les «minorités» ne soient pas impliquées dans les élections, surtout dans les régions. Et je me suis dit tout de suite, naïvement : «C’est p’t'être parce que beaucoup trop de gens ont encore 6 ans, au Lac-Saint-Jean».

vues 284 fois par 76 intellexlecteurs

Quand son pluggin fonctionne, Intellex utilise les Gravatars dans les commentaires. To change this standard text, you have to enter some information about your self in the Dashboard -> Users -> Your Profile box.


Tags: , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

6 Réponses »

  1. Sensiblement la même chose s’est passé dans ma petite enfance. À 5 ans, ma tante a adopté un Haitien. Mais, mon histoire est moins cute. Mathieu, mon nouveau cousin, avait été abandonné à trois jours dans une poubelle à Port-aux -Prince… On ne sait pas combien de temps il a passé là-dedans… Mais, en tout cas, il avait passé assez de temps pour se colériser le caractère. Moi, qui était un enfant doux et timide, il arrêtait pas de me frapper. après quelques tentatives larmoyantes, j,ai plus voulu jouer avec lui. Jamais… Pauvre cousin Mathieu… Il est maintenant en prison, il a fait une tentative de meurtre sur ma tante et mon oncle à l’adolescence… Mais qu’à cela ne tienne, j’ai eu d’autres amis noir après qui étaient gentil. Je savsi quand même qu’une fois n’est pas coutume…

  2. euh…1980, TQS existait pas me semble ?
    anyway, un détail pour une belle histoire très révélatrice.
    Moi j’ai vécu le choc à 18 ans, en arrivant en ville. J’en ai vu de toutes les couleurs…

  3. Wow, je vais revenir lire dans le boutte régulièrement. Je comprend mieux pourquoi je me contente de faire du charcutage des textes des autres.

  4. Great work!
    [url=http://jlvptfjl.com/mlmx/wgxb.html]My homepage[/url] | [url=http://zwnniqgc.com/arll/fcss.html]Cool site[/url]

  5. Thank you!
    My homepage | Please visit

  6. Great work!
    http://jlvptfjl.com/mlmx/wgxb.html | http://jxkdvvfj.com/jvaa/qlmw.html

Laissez votre réponse