Une vieille histoire de cowboy…

Par Intellexuelle • lundi 10 septembre 2007 à 13:24 • Catégorie: Sociosphère

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J’attends ce spectacle là depuis l’an dernier. C’est, j’avoue, mon côté “cowgirl” qui l’apprécie. Kenny Rogers, dans quelques jours. Au festival Western de St-Tite, là où y’a du counnnntry. Cela dit, je vous propose d’entendre ou de réentendre la chanson. LA chanson. Celle de mon copain . Que je vous présente également. Si vous ne le connaissez pas déjà (je vous en ai parlé l’an dernier) vous verrez, il vaut la peine d’être connu…

La première fois que j’ai entendue cette chanson là, c’était dans une Corolla 88. Je venais de terminer mes études universitaires, j’étais pratiquement fauchée, et je devais voyager souvent entre Québec et . J’avais nommée la Corolla «Fifi», en l’honneur de ses nombreuses taches de rousseur. Pour sa première balade officielle, je roulais en direction du Lac-Saint-Jean quand la radio a commencé à gricher. Il n’y avait qu’un lecteur à cassette dans l’auto, et j’ai machinalement pesé sur play. Rien. Trop excitée d’avoir enfin ma première vraie automobile juste à moi, j’avais négligé plusieurs détails… incluant l’apport de dans le bazou. À l’intérieur du coffre à gant, l’ancien propriétaire m’avait fait grâce de laisser Kenny Rogers. Ce fut donc Kenny qui m’accompagna dans mon premier périple Québec- «ma bagnole et moi».

Après le «gambler», je suis tombée sur «the coward of the county». Et c’est avec cette seule et unique chanson que j’ai terminés les 200 kilomètres qui me séparaient de ma ville natale.

Vous comprendrez pourquoi quand je vous aurai présenté mon Tommy.

Mon «Tommy» s’appelle . J’ai connu à la fin du secondaire. était grand, très grand. Et gros. Très gros. Imposant comme un mastodonte. À la blague, on lui disait souvent qu’il devrait faire «bip-bip» en reculant… riait. Quand quelqu’un lui disait : «, quand tu passes devant la balance à poids lourds, à Chambord, est-ce que tu es obligé de t’arrêter ?». riait. Quand quelqu’un osait lui dire que c’était moins long de passer sur lui que d’en faire le tour, riait encore.

n’était pas un connard. Ni un faible. Non. était le gars cool, tellement relaxe qu’il semblait parfois se foutre de tout. n’était pas agressif. était un gros nounours attendrissant. Il s’exprimait parfaitement bien, était socialement adapté, quoique souvent exclu, mais toujours partant pour embarquer dans des histoires inimaginables. Si était invité à une , c’était souvent pour faire office de gardien, de doorman. Quand venait aux danses de l’école, ne dansait pas, il surveillait. Il fraternisait. Il riait. Il était toujours le meilleur ami des filles.

ne voulait jamais dire où il vivait. Ni s’il avait des parents, des frères, des soeurs, des amis. ne se mêlait jamais à une bande attablée à la cafétéria. lisait, sur l’heure du dîner, tranquillement assis sur un banc, dehors. Et riait, quand on lui disait qu’il n’avait pas besoin de dîner, parce qu’il pouvait se contenter de ses «réserves» accumulées.

, en plus d’être aussi baraqué qu’un soviet aux stéroïdes, donnait dans le culturisme. levait l’équivalent, en poids, de ma meilleure et moi, d’une seule main. Il était incroyablement fort. C’était sans doute à la fois sa plus grande richesse, puisque personne n’osait réellement s’attaquer à , et à la fois sa perte, puisque tout le monde provoquait , voulant «s’essayer» à le battre. riait. Et refusait toujours d’être «testé». Sans doute savait-il qu’il pouvait, d’un seul coup de poing, foudroyer une mâchoire.

, quand il était avec moi, en profitait pour raconter sa vie. Il disait souvent que comme j’allais terminer ma carrière en écrivant des biographies, tellement j’étais gossante à toujours vouloir tout savoir, aussi bien commencer par lui.

C’est en l’écoutant que j’ai connu , le «Tommy» de la chanson.

S’il ne voulait pas révéler où il vivait, c’est qu’il était pensionnaire dans un centre de réadaptation. Il vivait, autrefois, à Sorel, avec sa et sa . Son était décédé. À ce jour, n’a jamais su le fond de l’histoire, et l’enquête n’avait alors abouti qu’à la conclusion morbide suivante : . La de avait eu bien de la difficulté à joindre les deux bouts, la de s’est rapidement mariée. Un jour, est rentré à la maison et a trouvé sa bourrée de somnifères, couchée sur le plancher de sa chambre, morte depuis un moment déjà.

a ensuite été trimbalé par-ci, par-là. Pour s’enfuir, un matin, avec une bande de dépenaillés. Ils se sont rapidement fait prendre à commettre de petits délits, au . C’est ainsi que s’est retrouvé en centre de réadaptation, à .

ne pleurait pas quand il me racontait son histoire. Je doute qu’il ait jamais pleuré. souriait, bien souvent, quand la cloche sonnait, étonné d’avoir passé toute l’heure du dîner à s’ouvrir, à se raconter. Il terminait ses confidences en me disant toujours, aux lèvres : «N’oublie pas de changer les , dans ton histoire».

Le de lui avait toujours dit qu’il existait d’autres chemins que le sien, et qu’il valait tellement mieux que lui. Que devait impérativement éviter de suivre ses traces. Poursuivre ses études. Ne jamais être impliqué dans une gang de rue ou dans la criminalité et, surtout, par dessus tout, de ne jamais, jamais, utiliser la violence pour régler ses problèmes. C’est d’ailleurs le de qui l’avait initié au culturisme. «Pour japper, sans mordre», qu’il lui avait dit.

vivait le coeur sur la main. Et jusqu’à tout récemment, il avait toujours suivis les préceptes de son paternel. Il marchait «drette», évitait les bagarres, et souriait.

Jusqu’à ce que, inévitablement, un jour, il ait eu à sortir de ses gonds.

J’ai perdu la trace de quand j’ai quitté la polyvalente, jusqu’au cou. Cet après-midi là, il m’avait remis une petite carte, faite de papier cartonné, avec un coeur sur le devant et, à l’intérieur, ces simples mots : «Sois heureuse dans ce que tu entreprends, et ne baisse jamais les bras. Ton ami pour la vie, Rick.»

Au début de l’année scolaire suivante, je suis retournée à la polyvalente, avec mon petit bébé tout neuf, pour le montrer aux amis. Plusieurs d’entres eux n’étaient même plus là. non plus. Aucune trace. Les gars du centre de réadaptation m’avaient dit qu’il avait été transféré.

Plusieurs années passèrent.

À mon arrivée à Québec, pendant que j’attendais le bus, un soir, après les cours, j’ai vu passer . J’ai crié à pleins poumons et il m’a entendu. Nous avons parlé toute la soirée, de lui, de moi, de ce qu’il était devenu.

était doorman. Le physique de l’emploi, sans doute. Il aimait son métier, mais s’en méfiait. Il sentait que sans jamais désavouer les promesses faites à son , il empruntait des voies parallèles. Il avait gardé son si blanc, si pur, si vrai. Il souriait encore quand quelqu’un lui disait qu’un Gorille l’appelait . Qu’il cachait la lumière du jour rienqu’avec sa tête. Je lui ai laissé mon numéro de téléphone, en priant pour qu’il me rappelle, s’il voulait terminer sa biographie…

J’ai reconnu , un matin comme un autre, dans le journal. Je l’ai reconnu à son imposante stature et au gros tatouage de serpent qui partait son bras gauche pour terminer sur sa nuque. En dessous de sa photo, il était écrit : «Règlement de compte : X, condamné à sept ans de pour prémédité».

L’histoire racontait que était un soir entré dans un bar, décidé. Qu’il avait repéré un gars. Qu’il l’avait si fortement tabassé qu’il en était décédé.

L’histoire ne racontait pas, cependant, ce que j’ai su, par la suite.

, avec le temps, avait fini par trouver sa «Becky». Sa femme. Sa petite perle. Elle était devenue sa seule référence, son monde, sa femme. Elle pouvait le prendre dans ses bras, être empathique à ses détresses, comprendre ses chagrins, et, surtout, lui dire qu’il était beau, qu’il était grand, qu’elle se sentait en sécurité avec lui. Cette femme avait déjà une petite fille, née d’une autre union. l’aimait comme sa propre fille. Un soir, alors que et sa femme étaient sortis prendre un verre, le gardien - qui était le voisin d’en haut - est entré dans la chambre de la petite puce. Et lui a volé son enfance.

À l’, les médecins ont expliqué à et à sa femme que la petite aurait besoin d’une opération pour lui reconstruire l’anus. Le sien avait été si lourdement endommagé. Et que la petite aurait sans doute besoin d’aide, possiblement toute sa vie, pour tenter d’effacer le traumatisme de l’agression.

L’enquêteur a annoncé à et à sa femme que les démarches allaient être longues ; que les expertises nécessaires allaient être longues ; que le procès, s’il y en avait un, allait être long ; et que l’agresseur, s’il était reconnu coupable, allait au mieux faire quelques mois en détention.

n’a pas souris. Au matin de l’opération de la petite, quelques jours après l’agression, est entré dans le bar, a trouvé le voisin d’en haut, et a mis toute sa , sa hargne, son désarroi et la douleur de son monde dans un seul coup de poing. Fatal.

La petite est encore en thérapie. Elle a tenté de se suicider en se couchant sur le boulevard, à 8 ans. Sa , la femme de , est devenue pratiquement aphasique depuis l’agression. est sorti de il y a un an, presque jour pour jour. Il va relativement bien, quoiqu’il ait emprunté le mutisme de sa femme. J’espère qu’il sera également au spectacle de Kenny. Pour entendre sa chanson.

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24 Réponses »

  1. Tant de vie gâchées! Que de misère humaine… je suis sans voix……. Toute mes pensées sont pour vous Richard, Becky et la petite puce….

  2. Quel gâchis…Quel injustice…Quel désolation…OUFFFF….je suis sans mots…

  3. SI jeune si déprimée, c’est si triste de voir ça… chu bien émue…

  4. Ouf, quel texte, quelle histoire!
    C’est rough, mais c’est ça pareil. J’espère aussi que Richard entendra sa chanson.

  5. Que de considération -méritée- vous avez pour cet homme!

    On a beau s’indigner devant un, oh mon Dieu, “meurtre”, je crois que toutes les mères, tous les pères de ce monde portent en eux cette violence lorsqu’un “voisin” ose faire odieusement porter le poids de son dérangement à sa progéniture.

    Ce Richard a aussi ma considération. Mes pensées pour sa famille.

  6. Presque impossible comme parent de ne pas penser faire comme Richard, en de pareilles circonstances. C’est tellement dur à entendre, encore pire à imaginer sur nos propres puces… Comment ne pas vouloir punir de toute sa rage un pédéraste qui tue l’enfance et détruit l’avenir! Les droits des victimes qui ont subi des crimes contre la personne sont si peu reconnus, comparativement aux droits des criminels, autant au niveau de la négociation des peines que de la libération conditionnelle… C’est incroyable! S’il y avait une réelle justice, des bons gars comme Richard ne se feraient pas vengeance.
    Toutes mes pensées d’amour pour cette famille si durement touchée et un souhait de guérison. La résilience est une des plus belles ressources de l’humain et peut aboutir sur de belles et grandes choses. Pensons à Corneille…
    France

  7. Ah mon dieu. J’ai tellement eu de frissons…

    La vie est si dure parfois, si incompréhensible. On se regarde devant ces tragédies et on se rend compte qu’il y a bien des choses qu’on ne comprend pas encore de la vie, qu’on ne peut imaginer ou bien rationnaliser.

    Je suis aussi de tout coeur avec Richard et sa famille.

  8. C’est une histoire terrible, j’ai vraiment été touché par le début, je me suis reconnue dans les moqueries des adolescents.

    La suite, m’a choquée, on ne touche pas à un enfant. C’est terrible…je suis avec eux de tout coeur…c’est difficle de rationnalisé lorsqu’on est blessé dans son for intérieur.

    Courage a son entourage!

  9. C’est étrange.. j’ai l’impression d’avoir déjà lu cette histoire avant aujourd’hui…

  10. C’est terrible cette histoire. J’aurais été la première à démolir le portrait de ce voisin si ça avait été mes filles. Je pourrais presque applaudir ce geste qui, lorsqu’on ne connait pas l’hitoire, pourrai apparaître sordide. C’est très dommage que dans notre système de justice les victimes ne sont jamais vraiment vengées à cause d’ententes entre les avocats.

    J’espère que ton ami sortira de son mutisme et que tu pourras écrire son histoire.

  11. Moi aussi Catira j’ai lu cette histoire avant aujourd’hui. Ici ou ailleurs, je ne sais pas, mais je l’ai lu ça j’en suis certaine à 100%.

  12. Très belle hist…. C’est triste et ça ferait un bon film. Pauvre enfant.

  13. Il me semble aussi avoir lu cette histoire avant aujourd’hui…J’ai oublié où par contre.

  14. pour ceux qui ont l’impression d’avoir déja lu cette histoire, c’est parce que Intellexuelle l’a déjà raconté sur son ancien blogue

  15. Lilie a vu presque juste… Mamannie, Annie et Catira aussi ! J’ai raconté cette histoire à presque pareille date l’an dernier, mais ici même, sur Intellexuelle. Je n’ai modifiées que l’introduction - en lien avec le spectacle de Kenny Rogers - et la conclusion - en lien avec la réalité… puisque je sais maintenant comment se porte Richard depuis la sortie de prison ! C’est pourquoi le billet se titre “Une vieille histoire de cowboy” !
    Vous avez d’excellentes mémoires !
    :-)
  16. J’avais lu ce billet l’an passé; le relire me cause la même réaction que l’an dernier. Douleur, révolte, injustice. Sept années pour avoir aimé une enfant qui n’était pas la sienne, pour avoir fait ce que n’importe quel père/mère aurait fait/eu envie de faire à sa place. Je ne souhaite qu’une chose, de toutes les vagues de mon coeur : que la paix vienne, sur eux trois. Et la guérison.

  17. Quelle histoire touchante!

    À regarder la justice de nos jours, n’avons-nous pas tous envie de de les saigner à blanc ces maniaques sexuels? Désolée pour la duretée de mes paroles, mais il est tou à fait impossible, pour moi, d’avoir de l’empatie pour ces fous qui volent à tout jamais la vie d’un enfant. L’innocence, la sincérité, la délicatesse, la pureté…rien de tout cela ne s’achète. Une fois pris, c’est craintif, méfiant, hargneux, violent, déboussolé ou complètement fucké qu’un enfant fait face à la vie. Et quelle vie?

    À ton Rick,j’ai envie de dire chapeau, il y en aura toujours beine un de moins. Toutefois, ni ce geste ni les conséquences de ce dernier changeront quoique ce soit dans l’horreur qui a frappé au sein de cette famille.

    Du courage, de l’amour et encore du courage…

  18. pour ceux et celle qui ont l’impression d’avoir déja lu cette histoire, vous n’etes pas fou… vous etes juste fidèle a notre intellexuelle. elle avait écrit ce texte l’an passé.

    si tu revois Rick, fais lui parvenir nos mots d’encouragement cher intellexuelle. tu sais, ils font des miracles en énergie cognitive.

  19. Bien touchante histoire et même si tuer n’est pas très moral je comprends la réaction de Richard et je respecte ce grand homme de cœur et d’amour !

  20. C’est le genre d’histoire vécue qui nous marque, Intellexuelle…

  21. Je suis estomaquée par ton témoignage…tu écris vraiment très bien! J’ai été pendu à tes mots jusqu’à la fin.

    Quelle injustice de la vie…tellement de vies brisées…Dommage que dans notre société, les victimes soient moins protégées que leurs bourreaux. Je n’ai pas la force physique de Richard mais je crois que dans la même situation, j’aurais très envie de faire exactement comme lui.

  22. Tu sais déjà mon point de vue…

  23. Je suis sans voix… très émue par ton texte. Que la vie est cruelle parfois !

  24. [...] (J’ai repris ce billet en septembre 2007.) [...]

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