Ma Lise
Par Intellexuelle • samedi 19 avril 2008 à 12:48 • Catégorie: Nouveau, SociosphèreJe vais vous jaser des jours où elle souriait. Les jours où elle ne souriait pas, d’ailleurs, je ne les ai jamais su, elle souriait toujours.
Je vais aussi vous jaser des jours où elle n’était pas là.
Elle s’appelle Lise. Elle pourrait s’appeler Yzabel, Nicole, Élyane, Josée, Karine ou n’importe qui. Celle de mon histoire s’appelle Lise.
Elle est parfaitement géniale. Elle pourrait avoir des défauts et des travers, ou n’importe quoi. Celle de mon histoire est parfaite.
J’étais jeune et inexpérimentée. Je venais de décrocher mon premier vrai-de-vrai travail, celui qui rend très nerveuse, celui qui promet mer et monde, celui qui justifiait enfin le remboursement de mes prêts étudiants. Au petit matin du premier jour, j’avais mis 30 minutes à m’habiller. Je ne voulais avoir l’air ni trop ceci, ni pas assez cela. Et j’ai plongé.

Arrivée à la porte du bureau, mes mains tremblaient, mon sourire crispait, ma vessie s’énervait. J’ai pris deux grandes respirations, et je suis entrée, presque sure de moi, presque confiante.
Elle était là. Un sourire à vous donner du soleil pendant des heures. Ses grands yeux noirs intrigués, la main tendue vers moi. Elle m’a offert un café, m’a présenté les autres, m’a montré où j’allais travailler, m’a offert son aide au besoin. Elle m’a accueillie comme j’aimerais l’être toute ma vie par tous ces gens qui devront m’accueillir. Parfaite, je vous dis.
Plus tard, dans la semaine, elle est venue me voir pour me confier qu’elle s’attendait “à pire”, qu’elle m’avait imaginée plus guindée, moins joviale, plus rigide, moins ouverte. “Avec toutes tes études, je ne m’imaginais pas que tu puisses être aussi facile d’approche…” qu’elle m’a dit.
Si elle savait ! Les études, elles m’ont appris la technique, la mécanique, les rudiments sur papier. Ma Lise, elle, m’a appris la curiosité, le désir de perfectionner jusqu’au maximum de ses capacités, l’accueil et la confiance, l’ouverture vers l’autre, le dépassement. Le don de soi et l’idée qu’un sourire peut arriver à filtrer toutes les mauvaises humeurs.
On passait des heures en silence, puis tout d’un coup, comme ça, une question nous portait vers une autre question, puis vers un pan de vie, un souffle de nous, un bout de confidence, et retour à la case travail. On a passé comme ça huit heures chaque jour, pendant quelques mois, à entrecouper nos travaux de minutes à nous. À rire des travers d’un directeur bizarre par moment. À s’apprendre.
Un matin, ma Lise n’était pas à l’accueil. Elle avait pris congé. Le bordel, je vous dis pas ! Le bordel ! Les téléphones qui sonnent sans sa délicatesse pour rediriger les appels. Les demandes, les demandes, les usagers qui veulent tout en même temps, sans entendre sa voix confiante leur répondre. Les documents qui s’empilent sans trop savoir quoi en faire. Les questions suspendues parce que la réponse, c’est elle qui l’a. Le back-up pas faisable sans son doigté et ses connaissances. Bref, on a vécu un apocalypse miniature. Et l’agenda ? Et le dossier de spectacle ? Et les nouvelles entrées de livres ? Et le bénévole X qui ne sait pas comment… Les post-it jaunes remplis de questions s’accumulaient.
Le lendemain, ma Lise était au bureau, une heure à l’avance, pour reclasser tout ce qui avait été fait sans elle, dans le bon ordre. En une heure, elle avait tout remis en place. En une petite heure, tout ce qu’elle était de perfection avait réussi à reconstruire une journée de chaos.
On a su à ce moment que les jours où elle était là étaient des jours bénis. Il aura fallu une absence pour remarquer toute l’ampleur de sa présence.
Elle était à la fois la maitresse des photocopieuses, des imprimantes, des entrées au catalogue, des sauvegardes, des agendas et des carnets de téléphone. Elle était l’âme de notre petite unité. Sans elle, on a appris que personne n’avait de point de ralliement, d’occasions de partager, de raison d’échanger, de voeux d’anniversaires à chanter. Elle était la mémoire et l’humeur.
Lise a été au premier plan de ma rencontre avec Mex. Même que grâce à elle, je suis mariée à un homme extraordinaire que je n’avais pas su reconnaitre. Ce sont ses antennes parfaites qui m’ont révélé la nature du Mex.
Lise a été mon amie, et l’est encore d’ailleurs. Une confidente à qui je laisse quelques mots parfois, une perle de femme qui me rappelle la bonté du pardon et les bienfaits d’être dans sa vie. Lise a été la première secrétaire à me faire découvrir que bien souvent, l’âme d’une organisation passe par l’accueil, par le sourire, par la voix, par la connaissance de toutes les possibilités. Lise a été et est toujours parfaitement géniale.

À travers Lise, j’aimerais souhaiter à toutes (et tous) les secrétaires et adjointes de babounes du lundi, de retards du mardi, de trop-occupés du mercredi, de pressés du jeudi et d’absences (justifiées!) du vendredi; à toutes celles qui mènent dans l’ombre les rennes d’une organisation; à toutes celles qui se démènent pour que tout soit ordonné et parfait, pour que tout soit prêt à temps, pour que tous sachent à quel moment les tâches doivent être livrées; à toutes celles qui sourient malgré tout, souvent et sans broncher devant les airs bêtes, les pas-contents et les demandes incessantes; à toutes celles qui prennent sous leurs ailes les petits nouveaux dans les boites; à toutes celles qui ont le loisir de découvrir tous les travers des autres et la discrétion de ne pas leur taper sur la tête avec ça, mais plutôt l’amabilité de compenser les manques avec ingéniosité ; à toutes celles qui ne réclament pas le crédit qui leur revient parfois pour le mérite d’un travail génial attribué à un autre; à toutes celles qui rendent notre vie beaucoup plus facile et ordonnée : à toutes ces perles de bureau, bonne semaine des secrétaires et adjointes.






Awwwww !
hihi
C’est ma première semaine des secrétaires! J’suis siii fière, une semaine dédicacée juste pour moi
Je trouve ton texte génial, parce que depuis 10 mois, je découvre à quel point on travaille dans l’ombre, à quel point notre travail est souvent sous-estimé, à quel point personne ne se doute que sans nous, les entreprises flancheraient, à quel point on a des salaires de crève faim (à moins d’être chanceuse et de rentrer au gouvernement (je croise les doigts pour mardi!!!)) comparativement à tout le volume de travail qu’on abat dans une journée, à quel point sans nous, le plus grand des patrons serait tout petit dans ses culottes, la plupart du temps…
Merci pour tout ça, de si bien saisir l’ampleur de notre travail, l’essence même de notre boulot!
Merciiiiiiiiii <3
Magnifique texte, comme toujours!
C’est vrai que le travail d’ajdointe administrative ou de secértaire est souvent passé sous silence mais qu’elles accomplissent une tâche indispensable!
Toujours comme ça hein
On se rends malheureusement et trop souvent compte de la valeur de quelqu’un que lorsqu’on la perds… Une chance qu’elle est revenue!
J’aime ta phrase ‘ Il aura fallu une absence pour remarquer toute l’ampleur de sa présence’. Pour toute celle qui font ce que l’on croit un petit boulot insignifiant et qui pourtant sans elles tout devient chaotique! Martyne tu serais capable par tes mots à redonner confiance à un camelot!! Je me demande, quest-ce que l’on ferais si TOI tu ne serais pas là pour donner pleins de saveurs a la vie!?
Super beau texte, plein de gratitude gratisse.
Bonne semaine à toutes les Lise
Djo
Bien l’merci, ma chère!
Tiens, moi aussi je connais une de ces femmes. Elle est secrétaire d’une association étudiante. Je ne te dis pas ce que les jeunes loups universitaires ont pu lui faire endurer durant ses années de service. Plus de trente ans… Et je peux te garantir que beaucoup de gens qui ont travailler auprès d’elle ne se sont jamais aperçus de toute la grandeur de cette femme.
Merci de me rappeler cet être merveilleux.
Superbe billet. Y a des gens comme ça dans la vie qui font des moments marquants qu’on se rappelle à tout jamais d’eux. Des gens comme ça qui dégage quelque chose de grand.
C’est bien que tu l’aimes ainsi ta Lise et encore mieux qu’elle le sache!
Bon après-midi
Wow, c’est tellement un bel hommage!
Et c’est tellement vrai que les adjointes-administratives font une job d’enfer.
Bonne semaine mesdames !
[...] a écrit un billet sur le sujet qui, si j’osais en écrire un aussi, ferait pâlir mon clavier d’envie. Je laisserai [...]
Tu sais ce que je me suis toujours dit? Que les enseignants, les directeurs et le personnel de soutien d’une école peut bien aller se rhabiller. Ce ne sont pas eux, les personnes les plus importantes d’une école. Il suffit d’une seule journée d’absence de leur part pour que l’école arrête de fonctionner.
Et puis tu sais quoi? J’ai peut-être eu de la chance mais des trois secrétaires que j’ai connues, aucune ne laissait sa tâche immense gâcher son moral. On appelle ça de la résilience professionnelle.
Je propose un cadeau pour elles: cessons de les appeller “la secrétaire” et donnons-leur un nom, le leur…
Je trouve ça très bien de dire aux gens que qu’on les apprécies comme tu le fais ici..Elle doit être flattée ta Lise…et de mon côté…je la remercie car grâce à elle…tu fais partie de mon cercle de vie!
Grosses bises!
J’en connais une aussi , à qui dans le brouhaha quotidien on ne rend pas assez justice !!
Bonne semaine des secrétaires aux Lise !!
Ça donne presque le goût de brailler un beau texte pareil.
J’ai l’impression d’être cette Lise, mais que personne n’a jamais pris le temps de me souligner toutes ces belles choses.
Pourquoi ça doit prendre une semaine dédicacée pour se faire féliciter? C’est dommage que les gens ne prennent pas le temps de nous dire à quel point ils nous apprécient.