Longtemps je me suis couchée tard…

Par Intellexuelle • jeudi 21 juin 2007 à 07:00 • Catégorie: Psyritualité

“Longtemps je me suis couché de bonne heure…” écrivait Proust, chez Swann. Dans mon cas, c’est l’inverse.

“Longtemps je me suis couchée tard…” J’étais une matoue de nuit. La vie se passait à la noirceur. Les jours étaient longs, les enfants bruyants, les rues bondées, les bureaux ouverts. La nuit, tout est calme, apaisant, obscur et propice à l’intimité entre soi et soi.

Corollaire : longtemps, je me suis réveillée tard. Ou à tout le moins, longtemps ai-je été dans la brume matinale s’il me fallait être éveillée tôt. La préparation des enfants pour l’école, puis la mienne pour le travail, exigeaient un maximum de discipline. S’il n’en avait tenu qu’à moi, la planète aurait bien pu ne commencer à tourner qu’à 9h.

Je me souviens, déjà enfant, on me surnommait “la marmotte”. Je dormais. Souvent. Partout. Les cui-cui des oiseaux, à l’aube, me laissaient enragée. Le soleil qui chatouille les bouts de nez par les rideaux trop clairs me donnait envie de trous noirs. Bref, j’aimais dormir. Longtemps.

Les premières fois où j’ai du, plus grandes, recourir au réveil matin pour me sortir du lit ont été infernales. Maman devait passer et repasser et rerepasser dans ma chambre, jusqu’à totalement ouvrir les rideaux, tirer sur mes couvertures et, pratiquement, me jeter en bas du lit pour me faire ouvrir les yeux. J’ai vécu dans cet état de grâce jusqu’à 16 ans.

Et j’ai eu mon premier enfant. Oulà. Ces petites choses-là s’éveillent n’importe quand. La nuit, le jour ; aucune distinction. Jusque là, je pouvais m’adapter. Aussitôt allaité, le petit retournait à ses langes et moi, à ma couette. Puis vint le début de l’école primaire… Oulà. Réveil à 7h. Cinq jours sur sept. Le bordel malheureux ! Quelques années plus tard, le benjamin est né, et le rythme sommeil-n’importe-quand est reparti.

Je travaillais, bien sur, entre temps. Mais vous savez, quand on ne peut être productive au matin, on sélectionne les emplois ! J’étais donc tantôt caissière, en après-midi et en soirée, tantôt serveuse, au dîner et au souper, tantôt réceptionniste, dans un bureau qui n’ouvrait qu’en après-midi. Sitôt les petits mis dans l’autobus scolaire, je retournais sous la chaleur de mes draps. Au cégep comme à l’université, j’ai eu l’énorme chance de n’avoir pratiquement jamais de cours en première période. Vous dire la chance de cocu que j’ai eu pendant ma période marmotte !

Mon premier “vrai” emploi de graduée était fonctionnaire. Exigeait donc que je sois au poste tôt le matin (tôt, dans mon langage, signifie 8h30 !) J’avais beau être physiquement ‘là’, pourtant, je n’étais productive qu’à partir de 10 ou 11 heures. Vous dire les difficultés que j’avais à garder les yeux ouverts, à tenter de comprendre ce qu’on m’expliquait… À mon second contrat, j’ai expressément stipulé que mon horaire de travail se devait ABSOLUMENT d’être variable, surtout en matinée. Une fois de plus, j’avais trouvé comment prolonger mes périodes d’éveil, comment traîner sous la douche après le départ des enfants à l’école, comment prendre 30 minutes pour changer de costume 3 fois, comment couler mon 3e café. J’arrivais au bureau fraîche comme une rose, disposée, productive. Le soir venu, je pouvais également fermer les yeux très tard, sans conséquence.

Quand l’occasion est passée, je suis devenue, de fait, travailleur autonome. Dans cet esprit “maîtresse de mon temps”, de mes agendas, des heures qui passent.

Puis le temps. L’âge. Ou je ne sais quoi. Maintenant, en tout cas.

Je me couche toujours à des heures impossibles, frisant le Bleu Nuit de TQS. J’allonge le jour, je repousse l’insomnie, je tarde à fermer les yeux. Mais je m’éveille tôt. Très tôt. Dans ma définition de “tôt”, tout ce qui est situé entre 5h et 7h sur un cadran est “tôt”. Et j’ai découvert que…

Que l’éveil du soleil est magnifique. Que l’air du matin sent tellement meilleur. Que regarder mon fiancé dormir est un moment privilégié dans une vie. Que les bruits sont presque inexistants, si tôt. Que les rues sont tranquilles. Aucun avion dans le ciel, aucun camion bip-bip dans le voisinage. Prendre un café sur la terrasse et saluer le camelot est une expérience nouvelle. J’adore.

pic-bois-en-plein-travail.jpgJuste devant chez moi, il y a Monsieur Pic-Bois. Un con de chez les cons, en fait de Pic-Bois. Il picore les pancartes. Le panneau signalétique en aluminium qui dit “aucun stationnement” est picoré dès 6h, chaque matin, depuis deux semaines. J’ignore s’il le fait à dessein, juste pour me réveiller, mais il est fidèle au poste, même les week-ends.

C’est grâce à lui, le Pic-Alum, que j’ai découvert l’espace matinal et toute la quiétude qui en découle. Tranquillement, j’entends l’écho de son bec sur la pancarte, et ses “ping-ping-ping” me font sourire. J’ouvre les yeux lentement, je me tourne vers mon amoureux et je souris. L’ange dort, avant d’enfiler ses cornes de la journée. Au réveil, je prends un café, lis les grands titres des journaux, prends mes courriels, vérifie l’agenda, puis je descends et vais réveiller les gars. En caressant leurs bras. En bisoutant leurs fronts. Doucement. J’ai le temps de préparer les lunchs, de faire les déjeuners, d’écouter les nouvelles et, parfois même, d’aller les conduire à l’école. Accompagnée du soleil. Et de la tranquillité.

Avant, quand je traitais le Pic-Bois de sale con monumental, je rageais, je cherchais le gun de paintball pour viser juste en ses deux yeux, je gueulais, du haut de l’escalier “debout les gars” et je pitchais le pain dans le grille-pain sans trop porter attention. Parfois, le lait au chocolat était fait avec de la crème, parfois les vêtements étaient dans un ailleurs inconnu de la maisonnée, parfois les journaux partaient à la récup’ sans avoir été ouverts.

Maintenant, j’ai la maison à moi toute seule pendant une heure ou deux (dépendant de l’heure à laquelle Pic-Alum se fait aller le bec). Je prends le temps de prendre le temps.

Évidemment, mon corps me signale beaucoup plus tôt, en soirée, qu’il faut dormir. Du coup, depuis que je réussis à me coucher de bonne heure, je ne suis presque plus insomniaque. Je dors parfois toute une nuit entière sans compter les absences de ligne au plafond. Sans rouvrir les yeux. Sans cauchemarder. Juste dormir, paisible et heureuse de n’être que là, endormie, sous la couette, avec un autre coeur qui bat, près du mien.

Et je me dis qu’à 33 ans, c’est un peu tard mais pas trop, pour découvrir que finalement, c’est vrai que l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt. Juste parce qu’on peut voir venir, avec un plus grand sourire, toute la vie qui s’éveille, jour après jour.

vues 304 fois par 98 intellexlecteurs

Quand son pluggin fonctionne, Intellex utilise les Gravatars dans les commentaires. Intellexuelle. Lire. Réagir. Dire. Agir. (Cliquez ici pour obtenir votre Gravatar.)


Tags: , , , , , , , , , , ,

5 Réponses »

  1. Chanceuse… Cet état de grâce ne m’a pas encore atteint. Je suis encore, à 45 ans «une couche-tard-lève-moi-pas-avant-8hre30-sinon-j’ai-les-deux-yeux-dans-le-même-trou». Une fille perpétuellement en recherche du sommeil récupérateur adapté à la vie, qui essaye de fonctionner à la même heure que ses enfants et que son lève-tôt de mari. Être en forme à 7 heures, le sourire aux lèvres, l’air reposé. Une qui voudrait tant profiter de ces beaux moments de tendresses, que sont l’aube et le lever de soleil… sirotter un café, marcher dans la rosée pendant que la maison dort… Faire les lunchs sans «ruscher», le rêve.

    Et bien, tu m’encourage. Peut être qu’un jour un miraculeux pic bois me donneras la motivation nécessaire, que mon horloge interne changera et que je goûterai enfin à un cycle qui m’apparaît plus sain, plus réparateur. En attendant, je suis folle de joie à l’idée de cet été qui arrive… Pas de lunchs, pas de bardat matinal, pas de vite vite l’autobus arrive… Mon bébé a 7 ans et adore les petits comics du matin… pendant que môman roupille, comme un ange, jusqu’à 8heures30.
    L’avenir appartient aussi à ceux qui aiment la vie.

  2. Et moi qui croyait être la seule à avoir un “sale con de pic-bois”

  3. Bah, moi ça fait des années que je dors 6h par nuit. Si je dors 5 ou 7 je suis cuite. C’est 3, 6 ou 9h. Et comme j’ai 3 enfants, 9h c’est plutôt rarissime. Mon corps y est tellement habitué que si je me couche tôt… bien tu vois un peu ce que ça donne. Mais je sens que je vais apprendre à vivre différemment. Je m’en vais passer 1 an dans un pays ou tout tourne au ralenti!!

  4. Très beau billet. Il me rejoint. La jouissance du moment de silence de fin de journée qu’on persiste à réclamer malgré la fatigue, elle m’est familière.

    Pourtant, comme j’aimerais savoir me lever tôt pour jouir du monde endormi!

  5. Je ne sais pas quand exactement j’ai découvert le plaisir de me lever tôt, mais ça fait déjà longtemps. Peut-être aie-je apprivoisé cet espace de solitude durant mes années d’université parce que mes colocs passaient la nuit à bûcher sur leurs travaux et que j’avais besoin de plus de solitude que cela pour être productive. J’ai vu le soleil se lever sur toutes les saisons et je ne m’en lasse pas. Un bonheur qui m’appartient à moi toute seule.

    Écrire, le matin après. Écrire avec les songes encore présents dans la brume de mon esprit. Écouter les bruits de la ville qui s’éveille après moi, ou qui s’endort, parfois.

Laissez votre réponse