Les souliers du directeur…

Par Intellexuelle • vendredi 20 octobre 2006 à 00:00 • Catégorie: Communication, Sociosphère

Pour ceux qui n’ont pas eu la chance de lire le texte paru dans le Journal de Montréal jeudi, le voilà !

Ce qui me passionne dans mon travail de conseillère, c’est la diversité des problèmes qui doivent être analysés et, avec doigté, résolus. Je suis formée pour intervenir dans bien des situations, mais celle-là…
Quand j’ai parlé au directeur, la première fois, il m’avait confié qu’il croyait avoir un problème de communication. Selon lui, personne ne semblait être à l’aise en sa présence. Au téléphone, pourtant, il m’avait semblé vraiment aimable, impliqué et prenant très à cœur l’opinion de ses collaborateurs. Nous avons convenu d’un rendez-vous et, à l’heure prévue, j’ai immédiatement «senti» quel pouvait être le problème de communication. En à peine 3 minutes de conversation, l’évidence : il était insupportable.
Moi qui scande que tout peut être dit avec courtoisie, j’étais là, sans mots, coincée, étouffée par la suffocante odeur du gouda qui émanait de ses souliers. Dieu qu’il puait. Une combinaison navrante des meilleurs fromages d’ici et d’un élevage d’épagneuls mouillés. Même les plus terribles relents condensés des plus horribles marais de chez les ogres ne dégagent pas autant d’odeurs. Je sentais déjà mes narines fondre, j’imaginais mes poumons emplis d’une boucane verte sortie directement de ses chaussettes. Devant lui, je m’efforçais d’afficher un air quand même professionnel, malgré la rareté d’oxygène sain dans la pièce.

D’abord, évidemment, trouver le moyen de sortir de là. Charité bien ordonnée commence par soi-même. «Allons prendre un café, voulez-vous ?» (De l’air, vite, de l’air…)

En longeant le corridor qui menait à la cuisinette, le Yéti me précédait et je n’avais qu’une envie : sniffer de la lavande jusqu’à l’overdose.

Ai-je mentionné qu’il empestait ? Une usine d’équarrissage avec un diplôme en gestion. Recevoir un traitement de canal aurait été plus joyeux que de devoir passer une heure avec le directeur. À chaque inspiration, une question : «Personne dans ce bureau n’avait jamais osé lui dire que son fumet était littéralement mortel ?» Un coup d’œil furtif à son annulaire gauche me montrait un doigt vide d’anneau. Mon Shrek n’était pas marié. Je me suis quand même lancée : «Dites, monsieur le directeur, vous vivez seul ?». (Bien sûr, que oui !)

Le café servi, comptant les secondes qui me séparaient de l’air pur, j’ai tenté l’approche : «Monsieur, cela vous semblera bizarre, mais… pourriez-vous me décrire, par exemple, l’odeur de ce café ?» NON ? Comment, non ? Vous avez des problèmes de sinus, (ahhum). Vous n’avez plus d’odorat ? Pas vrai… dommage… ce doit être difficile… «Dites-moi, maintenant, monsieur, si vous pouviez sentir que quelqu’un dégage une fragrance répugnante, que son odeur est abominable, comment lui diriez vous ?»
Il m’a regardé, droit dans les yeux, interrogé. Puis m’a répondu «je serais poli, mais ferme.»

Bien, je vois. (Ravale ce sourire, idiote !) Alors voilà, ce sera rapide, je serai polie, mais ferme (rapidement, dis tout rapidement, tu y arriveras) : Si vous le désirez, ultérieurement, nous pourrons regarder ensemble les mécanismes de communication de votre entreprise. Mais pour le moment, monsieur, (ne ris surtout pas) vous puez tellement des pieds que j’en pleure des yeux. (Prends une grande respiration, c’est presque fini) Cette consultation est gratuite et, lorsque vous aurez réglé le problème actuel, nous pourrons rediscuter de tout cela. (Garde un visage impassible). Ce fut un plaisir (souris, sans éclater de rire, allez ma grande, poignée de main, tu te lèves et tu te sauves).
Surtout, surtout, dans une pareille situation, ne pas se retourner. Le visage cramoisi du directeur pourrait vous hanter toute une vie.

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22 Réponses »

  1. Bonjour ! Le journal m’a permis d’atterir ici et c’est avec beaucoup plus de plaisir qu’attendu que je te découvre. Quelle plume magnifique, et je ne fais que débuter l’exploration. Il me reste encore quelques minutes à l’heure du dîner. Je les passerai avec toi, et reviendrai très certainement.
    Bravo.
    Martin.

  2. Ah ! Les fameuses odeurs de pieds. Peu importe à qui elles sont, c’est toujours tellement délicat de dire à quelqu’un qu’il pue ! Ça a été tellement bien raconté dans votre article, j’espère que plusieurs personnes prendront exemple sur votre «doigté» dans une telle situation et finiront par, enfin, avertir les gens concernés qu’ils sentent, comme vous dites, le «Yéti» !
    (Et votre article précédent sur la politesse est vraiment très intéressant. J’abonde en votre sens.)

  3. Tellement drole cette situation la ! Est ce que tu va ecrire dans ce journal tout les jours ? Si oui j’ai tellement hate de te relire. C est vrai qu on ne sais jamais trop comment reagir et comment dire ces chose la. Merci d avoir donne l idee de demander a l autre comment il a voulu ce le faire dire. lol.

  4. wohooo!!!

    c’est super!!! toi pi ta plume aussi!!!

    ;o)

  5. Par hasard, sur la route, à l’aventure, ce matin, en feuilletant le journal je tombe sur toi. Je dis à Juan: “Oh! C’est la Matoue!” avec un grand sourire! C’était une belle surprise! Bel article…

  6. Wow, je suis subjugué par tant de talent. Belle et généreuse découverte que celle-ci, via le journal. Une plume aiguisée, vive, drôle, réfléchie. Bravo Intellexuelle (et j’aime bien le surnom, en plus, très original !)
    @+

  7. Bravo….

    j’ai passé de délicieuses minutes à lire ton article de blogue aujourd’hui…précision et humour …délirant…..j’ai adoré

    ly

  8. Du grand art… quelle chute!
    Avez-vous recommuniqué par la suite?
    Je me meurs de curiosité de savoir s’il a cherché, peut-être même trouvé une solution à son problème.

  9. Félicitations à toi! Dès mon réveil, j’ai pris le journal et j’ai tout de suite été à ton article et l’ai lu à mon Homme qui l’a lui aussi bien aimé et trouvé drôle. Excellent article! Lâche pas ma belle.

    Jo xxx

  10. Oyoye! Vraiment? Quelle histoire… Et surtout ne pas se retourner :)
    Matoue tu écris pour un grand quotidien? Si oui ils ont fait là une bien bonne chose!

  11. Je serais vraiment curieuse de savoir s’il a vraiment réglé son problème de… “communication” :-) En tout cas, tu as été très fine mouche sur ce dossier. Lui demander avant comment il dirait une telle chose à quelqu’un, c’était très fûté. Je vais retenir la technique.

  12. Hahahaha. J’ai ris hier et je ris encore aujourd’hui. J’ai montré la page du journal à tous mes collègues (j’ai découpé l’article pour l’afficher sur mon paravent !) et unaniment on s’entend pour dire qu’on aurait bien eu besoin de tes services un moment donné avant un ancien collègue qui sentait aussi le ”marais” ! Quel façon ingénieuse tu as eu de lui amener le sujet. Non seulement tu as un bon talent de communicatrice professionnelle, mais ta façon de raconter des histoires, comme je lis depuis ce matin ici, est exceptionnelle. C’est surprenant, parfois, de voir tant de talents qui étaient inconnus jusqu’à présent. Je découvre les blogs et j’adore.
    Bonne continuité, Intellexuelle.

  13. Bravo, c’est trop drôle la façon dont tu traite le sujet, que d’immagination :)

  14. tellement bonne cette histoire…
    Je venais te dire un immense merci pour tous ces mots cette semaine. Merci. Merci. Merci!
    XXX

  15. Houlàlà!!!

    T’es bonne Matou. Vraiment bonne! Juste à m’imaginer à ta place, je me sentais….dans mes petits souliers! :-)

  16. Oh non. Mon dieu. Ça c’peut pas. Oh non…

    J’suis morte de rire. Trop!

    Je viens de lire tous tes autres billets en rafale depuis “let’s talk about sex”. J’avais un access denied du bureau…

    Tu m’as encore fait passer par toute une gamme d’émotion ma belle. Merci. Merci d’être là. Merci d’être toi.

    Bizous ma belle.

  17. super site! texte délicat! je vous ai bookmarkée!

  18. Excellent ! :)

  19. Pour ajouter à ce concert d’hommages…

    Tu fais faire des pas de géante à la langue française. C’est la première fois que je vois “interrogé” utilisé comme adjectif plutôt que comme participe passé.

    Aujourd’hui ton blogue: demain le Petit Robert!

  20. wow quel texte. Tu as trouvé les bons mots pour le dire. J’imaginais l’odeur et ouache.

  21. @ tous les nouveaux lecteurs : Bienvenue !
    @ Étolane, ma douce : Y’a pas de hasards… :-) @ Marie-Lune et Miss Patata : C’était un one-shot-deal. Juste pour cette fois, le journal.

    *J’ai revu le client, quelques temps après. Il m’a très gentiment remercié pour la technique «miroir» dont j’avais usé. Et Dr’Scholl avait réglé son problème, oui !

    *Un cas semblable m’est par la suite arrivé. Des odeurs de d’sous d’bras incroyables. Encore une fois, la même technique du «comment lui diriez-vous» s’est avérée gagnante. Depuis, j’en ai fait mon crédo.

    Et merci, généreusement, pour tous vos bons commentaires !

  22. [...] Première parution de ce billet dans l’édition du 19 octobre 2006 du Journal de Montréal, puis publié ici. [...]

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