Le bruit du silence

Par Intellexuelle • vendredi 04 avril 2008 à 14:54 • Catégorie: Nouveau, Psyritualité

Cette seconde là est éternelle. Elle est et elle demeurera à jamais mon éternité. Une seule seconde - celle où je suis disparue. J’ai fermé les yeux. Une seconde. Et puis je suis morte.

Bien sur, j’ai survécu. En silence, mais j’ai survécu. Tout autour de moi était mort et triste et gris et fade et sans bruit. Mais j’ai survécu. Vous dire toutes ces années où le poids des mots qui restent suspendus entre la gorge et le coeur… Je voudrais bien vous raconter, mais rien n’existe. Plus rien. J’ai fermé les yeux, et puis je suis morte. Alors depuis, j’erre.

Ce pourrait être, tenez, par exemple, un matin. Ou un après-midi. Même une soirée, ou une nuit. Ce pourrait être hier ou l’an dernier ; il y a dix ou vingt ans. Ce pourrait être n’importe quand.

Ce pourrait être, tenez, par exemple, un papa. Ou un ami. Un oncle, ou une tante. Ce pourrait être un grand-père ou un voisin ; une femme de confiance. Ce pourrait être n’importe qui.

Le matin ou le soir ou la nuit ou le jour où j’ai fermé les yeux une seconde, une personne m’accompagnait. Cette personne m’a volé. Oh, elle n’a pas tout dérobé, ça, je lui ai bien interdit. Elle n’a volé qu’un petit morceau de moi. Tout, tout petit morceau. Elle n’a pris que l’embryon de mon estime.

Évidemment, vivre en étant morte, et sans embryon d’estime, c’est déjà difficile. Mais alors là, ça devient carrément un exploit quand on apprend, en plus, que l’embryon volé était le point de départ de tout un tas d’autres qualités. Et qu’il est beaucoup plus normal de fonctionner avec que de faire sans. Parce qu’alors là, il faut inventer. Et inventer, ce n’est pas donné à tout le monde.

Quelqu’un, quelque part sur la terre, a mis la main dans ma culotte et en est reparti avec un embryon d’estime pendant que moi, je mourrais.

J’ai passée toute ma vie à survivre à cette mort. À apprendre à ne plus jamais fermer les yeux, même pas une seconde, parce qu’une seconde, c’est déjà trop quand on s’est fait volé un embryon de soi. Passée toute ma vie à courir après ma vie, en me demandant où elle était passée. L’embryon, forcément, devait être devenu quelqu’un. Et je sais que moi, je ne l’ai plus. Parce qu’une seconde, c’est aussi très long.

Je pourrais être une femme, ou un homme. L’estime, c’est donné à tout le monde en naissant. Je pourrais encore l’avoir en moi, s’il n’avait pas été dans ma culotte, cette fois-là. Mais peut-être l’aurait-il été la fois suivante, ou les autres. Ces secondes de mort, souvent, elles se multiplient quand les mots restent dans la gorge.

Je pourrais vous appeler au milieu de la nuit pour vous dire que je m’en veux sans savoir où et quand et pourquoi. Pour vous demander de m’aider à conjurer le sort. Pour vous souffler ces mots coincés dans ma gorge depuis jamais. Je pourrais être votre soeur, votre frère, votre mère, votre père, votre femme, votre époux, votre amie, votre amante, votre fille. Je pourrais être vous.

Si je suis vous, alors vous avez peur. Au détour d’un escalier ; dans une allée de supermarché ; au fond du placard ; sous le lit ; dans une chambre ; en pleine foule ; à la maison ; dans le bus ou la voiture. Vous avez peur. Cette peur est née du trou laissé par l’embryon d’estime volé, cette fois-là. Et cette peur vous colle aux tripes, au ventre, parce que vous l’avez logé très très près d’où le vol a eu lieu. Vous êtes morte, cette seconde là et pour vous assurer de ne plus mourir encore, vous avez mis la peur au centre de votre vie.

Évidemment, au quotidien, rien n’y parait. Vous avez peur mais vous n’êtes pas une mauviette. Vous souriez souvent, vous vous rendez jolie avant une sortie, vous tendez la main aux autres, vous parlez de tout et de rien. Une seule seconde, dans une vie, ce n’est pas la fin du monde. Vous sursautez bien un peu quand vous croisez un regard qui ressemble au voleur, mais ce n’est jamais que quelqu’un d’autre. Puis vous faites confiance, parce que vous n’avez qu’un seul choix. Revivre ou mourir à nouveau.

Le soir, vous prenez un bain et vous regardez vos avant-bras qui ressemblent à des autoroutes de douleur. Mordorés et la chair tracée en rangée très droite. Votre douleur, celle qui se logeait dans votre gorge, pouvait il y a longtemps déjà surgir d’une lame. Vous baignez dans ces eaux-là depuis longtemps et vous avez tout de même cette impression de calvaire de n’être jamais propre.

Quand vous êtes morte, cette seconde là, vous vous étiez peut-être roulée dans la boue. Ou dans des draps. Peut-être sur un divan ou dans un champ, dans une cuisine ou une voiture. Dans votre chambre, sur un tapis. Mais vous deviez avoir touché quelque chose d’immonde et d’immuable parce que l’odeur, la saleté et le vice sont dans vos pores. Et vous essayez tant bien que mal de cacher ce relent à tous ceux qui tentent de vous aimer un peu.

Il y a bien cette fois où vous aviez fermé les yeux sans la peur. Vous essayez de revivre cette fois-là comme si toute une vie à vivre c’était déjà trop lent quand on crève de faim et que partout, ça sent le buffet.

Si je suis vous, alors vous en avez marre de vous réveiller morte chaque matin ; de prier sans mots ; d’hurler sans voix. Vous êtes heureuse et puis plus rien. Vous riez et puis ce type qui vous regarde au loin vous semble… Ah et pis non, vous ne voulez pas y penser. Vous recevez des caresses qui disent je t’aime et vous n’entendez rien d’autre que votre pouls qui s’énerve et qui empêche les mélodies de bonheur d’atteindre vos oreilles. Tout est bloqué au-delà des mots et vos yeux disent ce qui ne s’invente pas. Mais la noirceur dans laquelle vous obligez votre corps à muer rend la traduction impossible. Vous sursautez, simplement. Et dans un soupir, vous accordez une demie seconde à l’autre, les yeux clos, avant que la honte ne reprenne possession de vos sens.

Vous en avez marre et vous tentez de faire quelque chose. N’importe quoi mais quelque chose.

Parce que la honte et la peur, elles devraient être automatiquement gravées dans le front de cette personne qui vous a volé l’embryon d’estime. Au lieu de vous rester collée sur tout le coeur.

Parce que le bruit du silence, c’est un fracas en sourdine et parce que cette personne qui a tué ce que vous étiez n’a pas peur, tous les jours que la vie vous ramène. Elle n’a pas peur parce que vous n’avez pas de voix.

Avec ce texte, inspiré de celui-ci, jouxté à celui-là, j’ai donné une toute petite voix à trop de victimes muettes. Aidez-moi à redonner d’autres voix. Brisons le silence.

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20 Réponses »

  1. Belle initiative, beau texte.

  2. [...] Intellexuelle a écrit un beau texte, très sensible, à ce sujet, c’est là. [...]

  3. Beaucoup de mal à se reconstruire…Toujours cette tendance à se laisser manipuler….ça te colle à la peau..jusqu’à ce que tu te réveilles un beau matin en réalisant que TU n’es pas coupable de ces faits, de ces gestes. Que tu n’as été qu’une simple spectatrice d’un être dégueu..qui a volé ce que tu aurais pu devenir.

  4. Je ne suis pas très féru de psychologie. Je suis, par exemple, rébarbatif à l’utilisation d’expressions telles «l’estime de soi». C’est de la connerie.

    Pour permettre à une victime de viol de réorganiser sa vie de façon à surmonter l’insurmontable, l’approche de feu Lucien Auger, dite émotivo-rationnelle, me semble plus porteuse d’espoir. Lucien Auger faisait référence à la sagesse des philosophes stoïciens (Épictète, Sénèque, Marc-Aurèle) pour permettre aux victimes de viol de lâcher prise et de recommencer leur vie dignement. Jamais plus de deux ou trois séances de consultation. Juste ce qu’il faut pour libérer la victime de ses démons passés.

    Évidemment, cela n’exclue pas l’importance de témoigner comme vous le faites.

    Je reviendrai visiter votre blogue, promis.

    Félicitations pour votre texte.

    GB

  5. RENART : Merci. J’apprécie d’autant plus le billet que tu as toi-même mis en ligne, quelques minutes avant la publication du mien !
    ANONYME : Coûte cher, ce billet de spectacle-là. Très très cher. Trop cher.
    GAÉTAN B. : Heureusement, cela ne l’exclue pas. Mon texte peut cependant s’appliquer à toutes formes de violences sexuelles. Le viol étant l’acte le plus abject de ses prémisses, les abus restent une attaque à froid. J’ajouterai que l’expression “estime de soi” n’a volontairement pas été décrite en ces mots, dans le texte. Je fais référence à l’estime. Point. Celle de soi, oui, mais également de l’autre, des autres. Et les portes qu’elle ferme par son absence. J’apprécie votre point de vue, et vous souhaite bienvenue parmi les Intellexlecteurs !
  6. «Ces secondes de mort, souvent, elles se multiplient quand les mots restent dans la gorge.»
    Ça change le présent, assombrit le futur mais surtout, ça goûte l’enfance. On ”y pense tout le temps”, de la même manière abstraite qu’on dit à l’être cher qu’il est toujours avec nous.

    Je n’ai pas subit le vol comme tu le décrit si haut.
    Ce n’est peut-être pas un vol pour moi. Disons que si tu dis «L’estime, c’est donné à tout le monde en naissant», si personne ne s’en occupe, ni l’entretient, ça meurt.

    Certaines enfances goûtent le mensonge, la soumission ou le sang comme d’autres goûtent la famille, le respect et l’amour.

    Seulement, ça ne fait pas que goûter mauvais; ça laisse un arrière goût… disons le… du câlisse.

    Deux larmes en deux visites, tu fesses fort JMD!

  7. Lorsque les mots, les plus beaux, servent à éclaircir nos zones d’ombre, même peu nombreux, ils pèsent plus lourds que la plus épaisse des encyclopédies.

    Je connais beaucoup de coeurs écorchés qui resortiront de cette lecture avec le sentiment que quelqu’un, quelque part, aura compris un peu de ce qu’ils ont “dévécu”.

    Merci pour ta belle sensibilité, Intellex, qui t’a permis d’écrire un si beau texte sur un sujet si sombre. J’appelle cela “faire du beau avec du laid”.

  8. MV : Ton point de vue est tellement vrai également. Oui, l’estime est un don inné, mais quand personne ne s’en occupe - ou s’en occupe à tort - ça peut devenir un boulet qui goûte le câlisse, comme tu dis avec raison.
    Je vais tenter de rendre ta prochaine visite moins humide ! ;-)
    EN SAIGNANT : “Dévécu”. C’est ce que je cherchais sans trouver. Voilà ! “Dévécu”. C’est un citron de joli mot ! J’espère que les écorchés y trouveront matière à se sentir moins seuls. Et que les pas-écorchés prendront le temps de cliquer sur le lien “Brisons le silence”, juste pour être capable d’être porte-voix, tout-à-coup ils connaitraient quelqu’un qui, comme la personne dans mon histoire, n’en a plus.

    À TOUS CEUX qui me font parvenir leurs messages et commentaires par courriel : Bravo. Pour être capable d’enfin le dire. Le premier pas, souvent, c’est de le mettre en mots. Vous savez où se trouve l’aide professionnelle. Le reste vous appartient. :-)

  9. http://mandoline.wordpress.com/2008/03/31/la-petite-jade/

    Dans d’autres mots… Je viens de lire quelques-uns de vos textes et j’ai adoré, au plaisir!! :)

  10. Une petite voix. Pour une petite rendue grande, elle aussi victime, que nous avons acceuillie pendant 2 ans. Que nous suivons encore malgre la distance qui nous separe… Merci.

  11. C’est beau ce que tu fais là, Matoue. Donner une voix aux victimes muettes. J’espère de tout coeur que ça en encouragera quelques-unes à briser leur silence. Pour avoir brisé le mien, je sais trop la libération qu’on en éprouve…

    Merci pour elles, ma douce.

  12. MANDOLINE : Vos autres mots étaient splendides également. Merci de laisser votre trace ici. Au plaisir, certain !
    FAYDRA : De rien, tellement de rien. Je souhaite qu’il existe toujours des voix pour ceux et celles qui l’ont perdu à force de gorges trop serrées.
    NICKIE : Le plus sincèrement du monde, tu as été au coeur de cette envie de donner une voix à celles qui ont encore à crier. Parce que briser le silence, c’est aussi pour donner des ailes. Bisous.
  13. C’est le plus beau texte que j’ai lu sur un sujet aussi déprimant.

    Un très gros merci pour ta contribution à cette lutte visant à briser le silence. :)

  14. Superbe billet!

  15. Et les secondes de toutes se retrouvent et rebondissent les unes contre les autres et font une éternité.

    Djo

  16. NOISETTE : Toi, moi, elles, eux, nous : quelqu’un a déjà dit qu’il ne restait que les mots pour aborder une laideur si répugnante. Les nôtres sauront peut-être aider quelqu’un. Je l’espère.
    CLÉPÉTAR : Merci d’avoir laissé ton impression. Souvent, on ne sait jamais quoi rajouter. Ton compliment est bienvenue.
    DJO : On a déjà dit quelque part que l’Éternité, c’était tellement trop long, hein ? ;-) Dans un monde où tous les gens rêvent d’éternel, cette fois, on est à contresens. Je n’ai jamais autant voulu que l’éternité se raréfie.
  17. Joli texte plein de sentiments… savez-vous que des petits-gars se font abuser sexuellement de leur Maman???

    Hum…

  18. Assise au bureau, bruits ambiants. Je fais le tour de mes blogues préférés. Bruits ambiants donc d’une journée qui commence. Et là, le silence qui s’installe. Dans ma tête. J’entre dans ton texte et oublie où j’en suis. Les mots qui forment des images. C’était il y a 40 ans. C’était hier. Heureusement, l’estime, on peut le faire pousser. Même lorsque les racines ont été arrachées. Il suffit d’une larme et surtout d’un bon terreau, des beaucoup de soin et de rêves…

  19. Tu m’as mise à l’envers. Encore.

    J’y ai cru. Encore.

    T’as visé dans l’mille. Encore.

  20. JAMES : Évidemment, ce peut être n’importe qui, sous n’importe quelle forme, à n’importe quel endroit… c’est ce qui rend l’aspect de dénonciation encore plus difficile. Des fois, l’agresseur(e), on l’aime pour vrai.
    RÊVEUSE : L’espoir d’arriver à le reconstruire, cet estime, efface un peu la rage de se l’être d’abord fait prendre. Merci.
    CHOCO : Merci de passer me lire. Encore. ;-)

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