J’fais simple à cause…

Par Intellexuelle • jeudi 14 février 2008 à 15:00 • Catégorie: Nouveau, Psyritualité

Chaque année, février me ramène à une source gelée. Mon Lac. Mon hostie de Lac. Depuis que j’en suis partie, il s’est créé un fil invisible, comme un cordon ombilical, entre lui et moi. J’ai beau tirer de toutes mes forces, tenter de le couper à coups de “t’es laitte de septembre à mai” ou de “fait frette che’vous”, rien à faire. Je lui ai écris des odes à n’en plus finir, sur le comment il me manquait, le pourquoi, et les raisons qui m’ont fait le quitter. J’ai même déjà gagné un concours littéraire en parlant de lui pareillement que s’il était mon homme. Les suées que ça vous donne, quand on décrit une vague comme une caresse…

Mon Lac, c’est comme le Southern Comfort. Il est beau, il me rappelle une maman bienveillante, il est bien emballé, et il réussit à me faire oublier. Mais le lendemain, il me reste un goût de saloperie dans la bouche, un goût d’amer et de rien. Et la tête qui vrille comme quand on sait que la décision qu’on vient de prendre est conne, et qu’on s’entête à poursuivre. Et l’envie d’en avoir encore. Et la peur de sombrer dans l’encore. Un Lac à l’instar d’une bouteille vide de Southern qui a l’air d’une pute déshabillée. Une pute à qui on a fait l’amour toute une nuit en priant pour qu’elle ne soit pas remplie de bebittes qui vont finir par piquer, et par dire à celui que tu aimes que t’as forniqué avec l’interdit.

Mon Lac, c’est une chimère. Un paradis inventé, rienque par moi, pour moi. C’est le mythique Lac-St-Jean, l’endroit d’où plusieurs voudraient être nés là, juste là là. Et pourtant, ça déserte autant qu’une grange de hippies sur le bord de la route principale, quand c’est l’heure de faire la vaisselle et de cotiser au reer. Les maringouins sont même pas si gros que ça.

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Chaque année, février me rappelle que je suis de n’importe où. Rover, wanderer, nomad, vagabond, call me what you will. Que je tente de me faire croire que je suis de n’importe où. Mais demandez-le moi, même à mots couverts, je vais réussir à vous sortir le Lac de ma gorge, même de travers, même un peu gênée, des fois. Juste parce que c’est la même affaire qu’un nom de famille ; on est Roberval, Lac-St-Jean, comme d’autres sont Smith ou Côté, Simard, Tremblay, St-Pierre, qu’importe.

Je m’ennuie de chez nous, j’ai l’impression d’être orpheline quand je suis trop longtemps sans m’y rendre. Les bras de ma mer intérieure, les cuisses de mon père l’Ashuap ; mes frères d’la côte du Cran, mes soeurs de chez Vanasse. Ma cousine de l’Anse. Et la réserve d’à côté. C’est ma famille tout azimut. Je m’ennuie du Yogi spécial, et de la grosse face de Gerry qui vient me porter chez nous dans son taxi qui sent le gin, sans que je lui donne mon adresse. Et pis moi, je m’en vais, loin de tout ça, parce que la branche est trop pesante.

J’ai vécu ma première fuite à Neufchâtel, comme si Québec avait été trop lourde, trop ville. Puis j’ai vécue la métropole coin St-Denis/St-Zotique, enfoncée de travers comme la peur des grandes villes bien ancrée dans ma caboche d’étudiante. J’ai rédigé mes textes mistral à Rosemont, au Lézard Café, rue Masson, quand je squattais l’appart du Tremblay de St-Thomas-Didyme, 3e avenue. J’entendais ceux qui y sont nés et je me sentais trop liée à une autre racine pour m’ancrer ailleurs. Comme une pauvre moins pauvre qu’une autre, qui refuse le panier de bouffe de la St-Vincent, à Noël, en se disant qu’y'a pire, qu’y'a plus terrible, qu’à peut faire autrement, elle, au moins. J’ai laissé la ville aux autres gigons, mis mes orteuilles dans mes shoeclaque, ma froque dans mon snatchel, du wickwash dans le wouinchill, les clés dans mon char et sur une panfiche collée au durex, j’ai écris : je scrame.

J’ai refusée la ville de tant d’autres et je suis partie loin dans le bois, l’aut’bord de l’autoroute, là où y’a même pas d’autoroute. J’ai quittée la 40, filée la 155, frenchée la 169 et je suis allé me louer une grande cabane à 3 pieds des larmes de mon Lac. Chaque matin, pendant les trois années suivantes, j’ai mis le pied dedans. Ou sur. Je l’ai touché, j’ai même dit - quand j’y étais la fille d’la ville avec des zétudes, qui passe à la télé pis dans le journal pis qui réalise de grands trucs pour sa ville natale - quand j’étais cute et attachée à ce bleu détestable, j’ai même dit qu’y'avait que l’Ashuapmushuan dans mon sang. Avant d’en faire une overdose, j’étais infusée au Lac-St-Jean.

On se parle de sentiment d’appartenance, comme ça, mais j’ai l’impression en ce moment de n’être de nulle part. Je suis née du Lac, et je vis nécessairement ailleurs. Je le sens viscéralement, dans mes trippes, mais je le vomis, mon Lac, je le vomis parce que j’y suis mortellement allergique. Mon Lac est une noix pour moi. Et je m’ennuie de lui, comme Évangéline de Gabriel. Comme tout ce qui s’ennuie de quelque chose. Mais il ne me la fera pas encore, le beau grand Bleu. Parce que je le connais trop. Il a ce don là : il se niche dans ma tête, et fait semblant d’être pas mal plus qu’en réalité. Il me fait miroiter la chaleur connue, le bonheur au bout du quai, il me fait comme si j’allais rentrer chez nous, et pis dès que j’y mets les pieds, je cherche où je vais ; j’erre le boulevard Saint-Joseph en me demandant où ils sont ces gens qui étaient les miens ? Pourquoi je suis si seule alors que je devrais être le fils prodigue, alors que j’avais en tête l’idée d’être à la maison ? Plus personne, que ces autres, finalement, comme ailleurs. Et il me porte à enrager quand y’a aucun endroit où trouver des rideaux à 50 kilomètres à la ronde. Y’a trois boutiques de lingeries fines dans c’te ville, deux bijouteries, et aucun magasin où on vend des rideaux. Pfft.

Quand je suis née, sirène, j’ignorais que le chant de l’eau allait être aussi périlleux pour moi. Je me savais poisson, je me savais ouananiche, et je savais que peu importe où j’allais frayer, mes sens me ramèneraient là. Mais je ne savais pas que tout ce temps allait être vain ; que je n’allais trouver que des miroirs, partout, juste des miroirs. Juste une autre moi indéfinie, avec toujours ce besoin de retourner me planter les pieds dans la vase brune du Lac pour me donner un peu de moi-même, que je ne suis pas capable de trouver ailleurs.

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Je n’ai jamais été aussi solitaire qu’entourée des miens. Quand tu vis à 3 minutes de tout le monde, tu ne les visite pas, tu leur dis salut dans l’entrée, quand tu vas pelleter. Jamais aussi esseulée que dans cette foule de connaissances, sur mes terres, dans l’rang de Ste-Hedwidge. Il n’y a qu’en sortant du Lac que je deviens un peu moi, que j’ouvre mes ailes. Je le sais, je l’ai testé.

Mais février, j’y peux rien, février est trop froid pour déglacer l’ashuap dans mes veines.

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16 Réponses »

  1. Ton billet est de toute beauté.
    Tout comme toi, je suis une jeannoise exilée. En général, je ne peux pas dire que je m’ennuie beaucoup du lac, même que la plupart du temps, je suis très heureuse de vivre à Montréal (d’avoir une librairie, un cinéma, et j’en passe, à quelques coins de rues), mais j’ai eu la gorge nouée en te lisant. Pour ma part, c’est vraiment l’été que son bleu me manque avec le plus d’acuité; c’est fou ce que les racines qui poussent sur les rives du lac Saint-Jean sont vivaces.

  2. Quand j’ai quitté la St-Maurice, elle a pas dit un mot. Elle savait les longues jambes de la ville, elle savait que ni l’argent, ni l’amour ne pouvait me retenir, elle s’est contenté de faire comme bien d’autres femmes, se salir pour nous détester, se salir pour nous rappeler, se salir à en mourir dans le seul espoir que l’on revienne la sauver. Je suis revenu la voir mourir un jour, avec le chalet que mon père a vendu, en se foutant d’elle avant moi de toute façon, se foutre de dame la rivière, c’est une histoire de famille chez-nous, maintenant je vois que c’est aussi l’histoire de ceux qui ont un lac pour maitresse.

  3. Merveilleux ton texte! En février, ton Lac bleu devient un merveilleux village sur glace où la population se retrouve pour pratiquer des activités en famille. Ca devient magique! Tu sais que ton Lac aura toujours TA place! J’ai bien hâte de te revoir!
    Couzine Sabrina xx

  4. C’est comme cela que je le ressent aussi,je n’ai juste pas l’habilité de trouver ces mots-la pour le dire.Mais heureusement que tu es la pour trouver les phrases qui expliques parfaitement les sentiements des autres.Tu es génial intellex.

  5. Stie, il faut bien que je sois Montréalais pour avoir compris que quelques unes des expressions pûrement «Lac St-Jean» de cette phrase :

    «J’ai laissé la ville aux autres gigons, mis mes orteuilles dans mes shoeclaque, ma froque dans mon snatchel, du wickwash dans le wouinchill, les clés dans mon char et sur une panfiche collée au durex, j’ai écris : je scrame.»

    !!!

  6. Bravo pour ce texte. C’est magnifique. Je me sens beaucoup interpelé par celui-ci, par ce sentiment d’amour et de haine, comme celui d’une adolescente avec sa mère. Peut-être que lorsque nous serons “adultes”, nous pourrons mieux assumer ce paradoxe.

  7. Ça donne le goût de venir de là en effet ;)

  8. Morcelée, écartelée, perdue, retrouvée,sentiments pleins qui comme la vague roulent et laissent toujours une petite mousse blanche, écumante. Toi, sirène, entre tes os de poissons, tu produis cette même écume. Sans le vouloir, débordante, elle cherche sa source, pleine ou tarie.
    Il y a eau, il y a émotions, il y a toi. Pleine, lunaire et généreuse. Avec et malgré l’attachement qui persiste.

    Bonnes pulsations (•

  9. J’aime bien quand tu parles de “notre” Lac ainsi! Y a rien qui ne peut battre l’effet de son bleu quand on arrive du Parc, qu’Hébertville est derrière soi et qu’on tourne pour prendre la côte qui descend vers l’embranchement qui mène à Métabetchouan…

    Je vais à St-Félicien pas mal moins souvent qu’avant et je ne connais plus grand monde quand je fais ma tournée des grands ducs au centre d’achats ou sur le boulevard Sacré-Coeur. On rit pu, y a même un McDo pis un Tim asteur! Sauf que la rivière, le Lac, eux sont là comme avant, toujours fidèles, et ça me donne encore le même pincement de les retrouver. Contaminée à vie!

  10. Intellexuelle, chère dame de tous les mots et de tous les maux…

    Tu as une manière toute personnelle d’aimer et d’exprimer cet amour. Encore une fois, je me dis que j’aimerais bien savoir aimer comme tu le sais.

  11. Mais t’as de la chance, moi je sais même pas d’ou je viens…J’ai tellement déménagée… à quelle age on fixe son appartenance?

  12. HORTENSIA : C’est fou comme tu dis. D’autant plus que même si les racines sont vivaces, beaucoup de natifs s’en vont de d’là dès qu’ils le peuvent. À n’y rien comprendre…
    ALCOLO : Les cuisses des lacs finissent toutes par ne plus sembler attrayantes, un moment donné. C’est quand on s’en éloigne, le coeur crispé, qu’elles nous semblent le plus cochonnes. Et pis quand on y revient, vlan, plus rien, le spm du lac dans le piton…
    SABRINA : J’ai vu les images de Roberval-sur-le-lac. Trop capoté. Mais aussi trop frette pour moi !
    JEANNINE : Les mots sont là, toujours. Je les aligne pour que vous puissiez y goûter, vous savez !
    MARC : Ce sera un commentaire utile à plusieurs en ce cas : je traduis ; J’ai laissé la ville aux autres drôles d’inconnus, mis mes orteils dans mes espadrilles, ma veste dans mon sac-à-dos, du lave-vitre dans le pare-brise, les clés dans mon auto et sur une affiche collée au ruban gommé, j’ai écris : je pars. Fiou !
    L’EX : C’est juste, comme réflexion. J’ai souvent dit que le Lac était ma mère intérieure…
    MME CORNUE : Faut dire “de v’nir de d’là là” pour que ça marche !!! ;-)
    LP : Je suis née verseau, de la cuisse du lac. Pas étonnant que la sirène et l’eau, ça pulse bien !
    ÉPICURE : Le coeur qui palpite, les yeux qui se mouillent, et faire semblant de ne pas être émue, en passant devant l’usine à Chambord… ne pas être émue, parce qu’au fond, c’est juste un Lac, hein ? ;-) Parait qu’à Roberval itou, y’aura monsieur Horton. On aura tout vu…
    MATHILDE : Comme toujours, je te dis que tu aimes encore mieux que moi, parce que tu saisis trop bien les trucs que je dis entre deux points.
    MYLÈNE : Je sais pas. Je sais fichtrement pas à quel âge. Dans mon cas, ça a été dès mes premières brasses dans l’immensité du Lac. Dès mes premiers sourires au spectacle de la Traversée. Dès mes premières goulées d’air jeannois. On vient d’où on se sent naître, je pense.
  13. Qu’est-ce que tu sais bien transmettre tes émotions…violente , et envoutante comme une tempête du Lac.

    J’ai jamais eu ce genre d’attachement, je viens d’une platitude… Ste-Hyacinthe. Plat c’est le mot et l’espace. Quand j’ai déménagé à Georgeville sur le Memphrémagog à 13 ans j’ai découvert un environnement de montagne , de forêt et de lac inconnus. J’y suis resté mais je n’ai jamais senti cet attachement viscéral à un lieu…quoique j’y suis encore ??

  14. jaime quand tu parle du lac on a eu des bon moment avec vous continue ton beau travaille xx

  15. [...] J’amène tout ce charabia à votre attention pour deux raisons : la première étant que je trouve le Franqus franchement génial. La seconde pour répondre à une lectrice française-de-France qui me demande souvent, sous le couvert d’un courriel, quossé ça veut dire le mot, là. (Quand j’écris les par-che-nous comme dans ce billet…). [...]

  16. «J’ai refusée(!) la ville de tant d’autres et je suis partie loin dans le bois, l’aut’bord de l’autoroute, là où y’a même pas d’autoroute. J’ai quittée(!) la 40, filée(!) la 155, frenchée la 169»

    Je pense que tu as un petit problème avec l’accord du verbe avoir…

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