Je te tranche la tomate, chérie ?

Par Intellexuelle • lundi 29 janvier 2007 à 10:30 • Catégorie: Cabotinage

Ce soir là, quand j’ai ouvert les yeux, mon Mex était au dessus de moi, un couteau bien affuté dirigé vers mon crâne. J’ai juste eu le temps de crier «arrête, espèce de malade sanguinaire» avant qu’il n’entame son opération à crâne ouvert. Sur sa blonde. Sans aucune notion de médecine. Confiant, malgré tout. Bâtard.

J’ai toujours eu l’âme d’une chercheuse. Allez savoir pourquoi, je recherche toujours «l’effet», je fais des tests, j’expérimente, je sonde… En psychologie sociale, plusieurs avant moi ont entrepris des recherches à propos des arguments d’autorité. Souvent, ces recherches ont un certain lien avec les effets de groupe ou les contraintes morales, l’influence de l’autorité sur la prise de décision individuelle.

Loin de moi l’idée de ressembler à Asch, Milgram, ou même Zimbardo. Moi, mes ginny-pigs, mes crash-test-dummies, mes pauvres petits instruments d’études, ce sont mes amis, mes enfants, ma famille, mon conjoint, que j’étudie dans ce que j’appelle un dérivé des expériences de déstabilisation. Évidemment que je fais attention ! Je vous l’ai dit précédemment : j’ai toujours eu l’âme d’une chercheuse. Combinée à mes études et à de longs (et très plates) cours sur les méthodologies de recherche, j’ai un minimum en banque pour savoir qu’on ne joue pas aux «chercheurs» sans précaution. Mais des fois, pas souvent, heureusement, juste des fois, on dirait que mon génie s’en va prendre son bovril. Il décampe, comme ça, sans m’avertir. Se fait la malle en disant «bah, je reviendrai quand ce sera terminé».

Ce soir là, donc, j’étais seule à la maison avec Mex. Ça ne faisait que quelques jours que nous vivions ensemble. On se connaissait à peine, mais on avait l’impression que… vous savez ce que ça fait, les premiers temps. Tout est beau, tout est merveilleux, ah qu’il est mignon et doué, oh qu’elle est sexy (hey, c’est MOI qui raconte, hein) et étrange (contents ?). Pendant l’heure du souper, dans la cuisine, il m’était arrivé un fâcheux - et douloureux - accident. Vous savez… Pendant la même seconde, prendre une fourchette dans le tiroir, tirer une assiette de l’armoire, se pencher pour saisir la poêle et BANG en remontant, se péter le crâne sur le coin de l’armoire restée ouverte. Voilà. Je m’étais pété le coco sur un coin d’armoire. Douleur et rage. Mais pas de sang.

On termine le souper, j’ai un mal de bloc terrible. Une prune aussi grosse qu’un bébé pamplemousse me tire les cheveux. Ça fait mal, très mal. Deux advil plus tard, toujours cette lancinante douleur qui persiste. Mex me suggère de nous rendre à la clinique. «C’est dangereux, des coups à la tête, tu sais…» Et comment, que je sais ! Et là, l’IDÉE DU SIÈCLE me vient en tête. Oh que je me trouvais drôle, mais dangeureuse, et fine, et innocente, et bonne, et comique, et débile, oui, mais je ne croyais jamais que ça allait fonctionner de même !

«Tu sais mex, ce qui est le plus dangereux, c’est quand le sang ne sort pas. C’est ça qui cause l’enflure, la bosse. Il faut juste faire sortir la pression sanguine et tout sera correct» que je lui dit.

«T’es malade, voyons donc, on a juste à aller à la clinique pour te faire examiner» qu’il répond.

«Oui, mais chéri, tout ce qu’ils vont pouvoir faire, c’est de me garder sous observation et d’attendre que se résorbe l’enflure… ou d’ouvrir la bosse… on est tellement mieux de le faire ici, nous-même, et c’est super-facile en plus» que je lance, nonchalamment. [Hey oh, aucune notion de médecine, la fille non plus hein. Faut pas, vraiment pas se fier sur moi là !]

«Es-tu complètement craquée ? Comment tu veux faire ça ?» qu’il demande, inquiet.

C’est à ce moment qu’il m’a fallu introduire l’«autorité». Pour qu’une personne ose porter des actes qui dépassent l’entendement (!!!), il faut qu’il y ait un lien d’autorité en la matière sinon solide, du moins plausible. Mon chum sait que je ne suis pas médecin. Mais… je suis déjà sortie avec un doc’ pendant mes études, qui m’a appris un tas de trucs pratiques. Et pis mon ex, Pascal, a souvent eu des commotions, because il était joueur de rugby. C’est très, très faible comme causalité. Mais ça tient la route quand on argumente solidement, et quand on est en parfait contrôle des questions-réponses. Et pis y’a déjà le lien de confiance qui est établi, entre nous, alors c’est plus facile, vous comprenez… Les deux mis ensemble, ça a donné :

«Je l’ai déjà fait (ohn, un pieux mensonge) sur Pascal et ça s’était bien passé». «Et pis le doc’ l’a déjà fait plusieurs fois et m’a montré comment (un second mensonge, oui, je m’en confesse)». «C’est facile, écoute. Mettons qu’on est dans l’bois là, et que ça arrive, hein, on se débrouille. Bin c’est pareil ici. Quand tu n’as pas de scalpel, tu prends un couteau avec une lame bien affilée. Tu nettoies la lame et tu la désinfecte. Ensuite, délicatement, tu enfonces la lame dans la poque, et le tour est joué. Tu fais une petite incision, le sang va sortir, il n’y aura plus de pression, et la douleur s’en ira. C’est pas plus difficile que de trancher une tomate !»

couteau.jpg

Il était blême, pas trop sur, mais de un : c’est mon corps, après tout. De deux : si je l’avais déjà fait, et que je l’avais déjà «vu» faire, et qu’un doc’ le faisait comme ça, ça doit être parce que c’est facile à faire. De trois : on avait un couteau, du matériel à désinfecter, une patiente avec une méga-prune, et pas grand chose à faire pour un samedi soir ! (Et quand je veux, je peux vraiment être persuasive, mais vraiment, vraiment.) De quatre : j’avais déjà prouvé que je pouvais être assez bizarre, alors ça ou autre chose, plus rien de surprenant…

C’EST À CE MOMENT QUE JE DOIS INSÉRER DANS MON TEXTE LA MISE EN GARDE : SURTOUT, N’ESSAYEZ PAS CECI À LA MAISON (ou à l’école, ou au travail, ou n’importe où, d’ailleurs). CETTE CASCADE A ÉTÉ FAIT PAR DES DÉBILES LÉGERS QUI N’AVAIENT VRAIMENT AUCUN SENS DU DANGER ET QUI SONT DES MORONS FINIS. Docteur Papillon, ne m’en voulez pas…

Je l’ai vu installer son «kit» de chirurgie sur la sécheuse, dans la salle de bain. Je me suis assis sur la toilette et j’ai attendu. Je voulais voir «jusqu’où» j’irais, il irait, nous irions, dans notre folie. À quel moment est-ce qu’il dirait : «ok, ça a assez duré, t’es folle, on arrête». Pour nous rendre jusque là, il fallait que moi aussi j’embarque. Alors je faisais des «aawwwwwoouch» de temps en temps, et pis des «dépêches, ça fait vraiment mal» et pis des suggestions sur la désinfection de son couteau à steak avec le bout pointu…

Quand il s’est approché avec son couteau et son sourire, j’ai à peine fermé les yeux qu’en les ouvrant, il était déjà planté devant moi, la lame à ½ centimètre de ma bouille cornue. Lui, il m’a dit, après que j’aie eu crié «Mais t’es malade ou quoi, t’allais vraiment m’ouvrir le crâne avec un couteau ???», qu’il ne l’aurait JAMAIS fait. Qu’il avait l’intention d’arrêter en déposant la pointe sur mes cheveux. Qu’il voulait juste «voir» JUSQU’OÙ MOI je serais allé… Mais ce petit air, sur son visage d’ange, me laissait perplexe. Peut-être l’aurait-il fait ? Qui sait…

Ça fait quatre ans de ça. Quatre années à y penser chaque fois que je me cogne quelque part et qu’il me propose de «trancher la tomate». Quatre ans où j’ai possiblement fait tous les tests imaginables sur un couple. Depuis, il m’a demandé de l’épouser (l’idée était de lui, hein, je précise, parce que comme ça, il a l’air un peu maltraité, mais en général, il est bien soigné…), j’ai dit oui. Mais maintenant, il «sait» que tout ce que je lui fais fais faire demande sert la science Bon, «ma» science, disons. Il sait que je le prends parfois comme «sujet». Mais je l’avertis. En retard, des fois, ok, mais quand même. On vit ensemble et je continue encore à faire mes expériences sur lui. Mais plus jamais rien avec des instruments contondants. Après quatre ans de vie commune, quatre ans de sa part à endurer de drôles d’affaires, quatre ans à m’entendre rire quand il embarque dans un gremant de mon imaginaire, après quatre ans de ce régime, on sait jamais…

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10 Réponses »

  1. ahh! vous etes trop mignon! c’est dans des moments de folies comme ca que l’on se sent vraiment aimé malgree tout!

    Merci!

    Julie Vigneault

    JM dit : Merci de passer dans le coin, Julie ! Effectivement, c’est des trucs débiles de même qui nous font parfois dire «on s’aime hein ?» ! haha !

  2. T’es dingue. Complètement. Mais aussi tellement inspirante! Merci de ce récit savoureux.

    JM dit : LP, si jamais tu puise réellement de l’inspiration dans ça, t’es plus dingue que moi encore, hahahaha !!!

  3. Ouin! Quand je vais aller chez vous je vous dirai pas si j’ai une vilaine bosse dans tête…anyway! Pat et Mat vous êtes malade hihihi!Ça me fait penser à mon chum qui quand il se coupe y met du tape électrique pour arrêter de saigner tsss!!

    JM dit : Annie, c’est pas pour me foutre de ta gueule, mais quand tu viens chez nous, tu te ramasses tellement maganée que tu ne t’en souviendrais même plus, si tu avais une bosse ou pas ! hahaha !!! :-) Un moment donné, il faudrait que je fasse un billet pour expliquer pourquoi je dis tout le temps que tu es soule, hein ? héhé !!! Je peux mettre les photos ??? hahaha. Bisous xxx

  4. Le vrai truc grave et incompréhensible, carrément gore, c’est cette demande en marriage. Là, il y a eu manipulation mentale sur personne faible avec posture d’autorité :-) La famille adams à côté, c’est du Bergman. Merci pour ces lames de rire.

    JM dit : Ohn, Ugarte, vilain garçon ! La comparaison est, cependant, excellente ! C’est vrai qu’à la demande en mariage, on revenait d’un spectacle de Metallica, et qu’on avait pris un coup solide avant… peut-être que… mais pas forcé, alors là, non !!! C’est plutôt lui, en fait, qui a du me tordre un bras pour que j’accepte ! haha

  5. Si jamais tu as des problèmes menstruels, jures moi que tu ne lui demanderas jamais de pratiquer sur toi l’hystérectomie! Jures le moi, allez !

    Jm dit : Je suis déjà hystérique-tomisée. Heureusement, hein ? J’le jure, donc !!!

  6. Si jamais cet homme-là te lâche, ma famille t’adopte, promis. Mon chum est le genre à faire marcher les autres (il fallait voir la face de notre meilleur ami quand mon Herb lui a dit, alors qu’il mettait une bûche dans le feu de camp, avec un air catastrophé, “non! NON! Pas celle-LÀ!!”), et quand je l’attrappe, c’est jouissif. Avec toi dans le décor, j’aurai ma revanche quotidienne (un bien meilleur plat que le pain quotidien, même si, comme le pain, il se mange froid!)!

    JM dit : Les meilleurs moments, ceux qui ont le plus d’effet, sont souvent ceux qui viennent naturellement, sans préparation… Pour ça, il faut juste être prêt à se faire fendre le crâne de temps en temps, haha ! Tiens, un jour, j’enseignerai ma technique de débilité ! Faut pas que ça se perde, des coups pendables de même !!!

  7. Vous êtes exquise, chère JM. Vous me faites penser à moi avec mes idées de dingue…En plus persuasive…;-)

    C’est que moi, en dépit de mes arguments monstres et de ma volonté à tout casser, je n’ai point réussi à convaincre mon amoureux de crever mes eaux avec la broche à tricoter sous prétexte que je connaissais ça, hein, c’était mon cinquième…(même si ça y était presque, “presque”, ça ne compte pas)…Vous savez, à 40 semaines de grossesse passées et une fausse alerte déjà déclarée…Juste quand notre bedaine est au bord d’exploser et qu’on a les nerfs à vifs…

    JM dit : Ah, que je sais, oui ! Benjamin m’a fait vivre exactement le même parcours ! 41 semaines, une fausse alerte, un départ-retour de l’hopital, le ventre plus gonflé qu’une baleine avec un Jonas dedans…
    Mais… peut-être était-ce là une manipulation cruelle de votre amoureux, de vous laisser dans d’aussi atroces souffrances !!! :-)

  8. Bah, on est tous débiles légers à un moment ou l’autre de notre vie… Prend moi, mon mari arrive à 4h de l’accouchement du p’tit 3e, de l’Inde de surcoit, ou j’ai eu la brillante idée de le laisser aller travailler…. Et il est repartit 2 semaines plus tard…..

    JM dit : C’est débile pas cool, ça, de laisser sa madame se débrouiller toute seule avec trois rejetons !!! C’pas un coup à faire !!

  9. Thank god la phrase suivante à fini par arriver: “Je voulais voir «jusqu’où» j’irais, il irait, nous irions, dans notre folie.” J’avais vraiment fini par croire que tu étais assez [folle] bizarre pour faire une chose pareille. Oufff, j’ai vraiment eu chaud. Je n’aurai jamais été capable de subir ou de poser un pareil geste. Je persiste à dire encore et encore: chacun son métier et les moutons serons bien gardés. Faudra un jour que tu expliques à tes fidèles lecteur(e)s d’où viennent toutes ces idées farfelues.

    JM dit : J’ignore moi-même d’où ça sort. J’ai déjà établi que j’avais 5 personnalités en moi… peut-être l’une d’entre elles est-elle la dérangée qui imagine toutes ces vilaines choses, MOUHAHAHAHA !!!

  10. c’est sûr que la prochaine fois que je vais trancher des tomates je vais penser à ton histoire !

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