Je suis devenue féministe hier

Par Intellexuelle • mercredi 20 février 2008 à 12:14 • Catégorie: Nouveau, Sociosphère

J’avais cinq ou six ans. Et j’étais fâchée noire. “Comment ça que je ne peux pas être pape ?” Je ne me souviens plus, j’avoue, pourquoi je tenais à être de la papauté. Mais je me souviens de l’état dans lequel cela m’avait mis d’apprendre que je ne pourrais pas l’être.

C’est la première - et de mémoire - la seule fois où ma mère m’a dit que ça allait m’être difficile de “faire passer ça au conseil”. Chez nous, on utilisait souvent l’expression “faire passer ça au conseil”, pour faire référence à ce qui devait être décidé.

La seule fois, donc, où j’ai senti que je ne pouvais pas choisir quelque chose en fonction de mes envies, de mes besoins, de mes désirs, de mes aspirations. De ma condition. J’étais femme, et les papes femelles se font plutôt rares, j’en conviens.

Quand je n’étais encore qu’une minimoi, j’ai toujours eu le monde à ma disposition. Je n’en ai que rarement profité, mais je le savais là, ce vaste monde, à mes pieds, qui n’attendait que d’être foulé. J’ai toujours eu à ma disposition tous les métiers possibles et imaginables. Je ne les ai pas tous choisis, mais je les savais là, à ma guise, selon mes choix. J’ai toujours eu la liberté d’être, juste d’être, sans avoir de bâton dans les roues, sans devoir me battre bec et ongle pour obtenir ce à quoi j’aspirais. Du moins le croyais-je. En résumé, j’ai vécue toute ma vie entourée des choix, des possibles, des éventuels et des licites.

Je n’ai jamais entendu de la bouche de ma mère que tel, ou tel truc, ne pourrait être fait. N’était qu’un rêve. Ne pourrait se réaliser parce que… Pas chez moi. Chez moi, ça a toujours été “si tu veux, tu peux, ou en tout cas, tu dois essayer”. Rien de moins. Aujourd’hui, je réalise la chance d’avoir eu une mère aussi féministe. Que j’ignorais féministe, d’ailleurs.

Parce que pour moi, cet état de fait est normal. Est tout à fait ordinaire. Je ne me considère pas comme féministe, personnellement. Je ne croyais pas l’être ou avoir à l’être : chez moi, comme dans ma tête, tout était déjà si égal… Je n’ai jamais vécu de discrimination parce que je suis une femme. Je n’ai jamais eu à me battre pour quelque chose parce que je suis une femme. Ou si j’ai eu à le faire, je ne me suis jamais dit que c’était du à ma condition. Probablement que ma mère m’a dit que c’était parce que “je n’étais pas assez préparée” pour cet emploi dans les chantiers. Probablement qu’elle m’a dit que “j’aurais perdu mon temps dans tel machin-truc” au lieu de me dire que c’était difficile parce que j’avais des ovaires.

Dans le Châtelaine de mars 2008, il y a tout un dossier sur la situation des femmes dans le monde. Je suis femme. Éduquée. Intelligente. Instruite. Cultivée. J’en rajoute encore ? Bon, je suis femme, et pourtant j’ai eu peur des chiffres présentés dans le dossier spécial. J’ai autant de peine pour ces femmes que pour celles qui avant ma mère ont eu à la rendre femme à plein pouvoir, à part entière. Je ne suis pas dupe… je sais que la violence est majoritairement le lot des femmes, que l’égalité salariale, que la maltraitance, que les pensions alimentaires, que la garde des enfants, que l’éducation, que… Je sais. Mais… Je ne conçois pas que 97% des femmes de l’Égypte soient excisées, musulmanes ou chrétiennes. Ni qu’au Nicaragua, au Chili ou en Irlande, l’avortement soit illégal, même s’il résulte d’un viol, même si la vie de la femme est en danger.

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En fait, plus je lisais, plus je me posais la question… Suis-je féministe ? Je ne croyais pas l’être. Et j’ai compris pourquoi. Je ne croyais pas être féministe parce que ma mère avant moi, ses sœurs et ses amies, et ma grand-mère avant elles, ont décidé que je n’allais pas me battre pour un inévitable coup du sort : femme ou homme. Je ne croyais pas être féministe parce que je n’ai jamais senti, à quelque endroit que ce soit, que ma condition humaine était entravée par mon sexe. Parce que personne ne m’a jamais mis en tête que je n’avais pas tel ou tel choix. Les horizons ont toujours été là, possibles, atteignables.

Je ne croyais pas être féministe, parce que je ne croyais pas avoir à revendiquer quoique ce soit. J’ai toujours eu le choix, toujours eu la considération. Et si jamais j’ai vécu un tant soit peu de sexisme, je ne l’ai ironiquement même pas attribué à ma condition ! Elles ont fait un sacré boulot, mes aïeules, non ? Je ne croyais pas l’être, et j’ai compris pourquoi.

Parce que ces autres étaient là avant moi. Qu’elles ont fait bouger les choses avant moi. Qu’elles ont trimé dur pour que Joseph, pour qu’Henri, sachent qu’il n’était plus acceptable d’avoir toutes les charges de la maison, d’élever seules les enfants, de n’avoir pas droit à ceci et à cela. Ces autres avant moi ont tellement bien fait le boulot que je le croyais majoritairement intrinsèque aux autres. Je me disais que je n’étais pas féministe, mais humaniste.

Mes ancêtres ont tellement bien fait leur travail de féministes qu’elles en ont oublié de me montrer ce qu’était le féminisme ! Pour que je n’aie jamais à me battre, elles m’ont montré à être, sans peur et sans reproche, à exister selon une conscience universelle plutôt que selon un statut livré à la naissance. Elles ont pris soin d’élever les petits comme les petites de façon à ce que jamais mon frère ou un cousin ne puisse me dire, à moi ou à une cousine, qu’il était impossible de jouer au hockey, de tenir les manettes du gros tracteur, de devenir mécano ou même de pisser debout (j’vous jure…). Alors que mon père me marmonnait souvent qu’il serait fier de moi si je devenais infirmière, ma mère ajoutait “tant qu’à y être, tu feras médecine.” J’ai fait communication, puis gestion. On sait pourquoi. Mais j’ai fait ce que je voulais faire.

La mère de Céline était Nelson Mandela, la semaine passée. Moi, la mienne, c’était Thérèse Casgrain, Lise Payette et Simonne Chartrand. Et toutes ces autres.

Ma mère est une femme. Comme je le suis. Comme l’est ma sœur. Et si je ne suis pas une militante féministe, c’est parce que chez nous, ça a été réglé depuis longtemps, ces histoires-là. Quand c’est non, c’est non. Quand tu veux, tu peux. Quand t’en as besoin, tu vas le chercher. Si ça te sembles injuste, défends ton point de vue. Fonce et assume ; si tu te tais, c’est toi la pire ; t’as deux bras et deux jambes, tu peux jouer au baseball.

Là là, l’idée qui me vient en tête, c’est de partir en vacances avec ma mère et ses sœurs en Arabie saoudite ou en Égypte. Mais non de dieu de merde, qu’est-ce que c’est que cette façon de s’imaginer à ce point grand et juste, que de mutiler une autre personne volontairement ? Vous savez que ce que Shakespeare a réellement écrit était “Être ou ne pas être ça, est la question” (To be or not to be that, is the question), en pointant un crâne. Une virgule de déplacée par un copieur peu consciencieux et voilà la citation de tout un monde bouleversée. Ce ne serait pas très charitable de ma part d’avancer l’idée que, peut-être, juste de même, c’est une couille qui a inversé les noms, dans la première version de votre livre qui-dit-tout, et qu’au commencement, gnochon, c’était une femme qui y était ? L’oeuf ou la poule ? Merde, le doute, hein.

Ça aura pris du temps, maman, mais j’arrive. Je suis devenue féministe hier. Rien que parce que je suis une femme, et que je ne vois pas en quoi cela devrait déterminer quoique ce soit d’autre dans la vie que “qui porte le bébé”.

Juste comme ça, pour satisfaire notre curiosité vous avez...

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13 Réponses »

  1. [...] Some Rights Reserved wrote an interesting post today on Je suis devenue féministe hierHere’s a quick excerptJ’avais cinq ou six ans. Et j’étais fâchée noire. “Comment ça [...]

  2. Oh yééé! Je célèbre toujours l’arrivée d’une nouvelle dans nos rangs! J’ai toujours eu du mal à comprendre pourquoi et comment les jeunes femmes pouvaient ne pas se sentir concernées par le féminisme, mais votre billet me rassure: tout n’est pas perdu, vous y venez, les jeunes poulettes! :-))
    Merci pour ce beau coup de gueule!

  3. Je suis tout à fait d’accord avec toi… avec tout ce que tu dis. Est-ce que ça fait de moi un féministe? Je ne crois pas. Ou, du moins, pas selon le “parce que” que tu énonces, et surtout pas non plus par la définition “usuelle” du mot.

    Le problème, je crois, c’est que l’extrémisme a galvaudé le mot, entraînant une réticence, une méfiance, une “sectarisation” des conviction… des raccourcis intellectuels et éthiques qui font que socialement, on a de la difficulté à faire la différence entre les revendications.

  4. Voilà un bel hommage à celles, comme le dirait Laurence Jalbert, l’ont défriché notre place…

  5. Vous me direz peut-être que je n’ai pas retenu la bonne partie du billet, mais quand j’étais au secondaire et que je faisais les tests d’orientation professionnelle, ça me donnait toujours rabin.
    Comme quoi sur papier, on peut vraiment tout faire!

  6. J’aime beaucoup ta définition du féminisme. C’est la mienne aussi. Avoir le choix. Simplement.

    Lorsque j’entends des féministes (tu sais, les crameuses de soutifs?) crier que c’est une honte pour la condition de la femme que certaines d’entres elles choisissent de rester à la maison pour élever leurs enfants… J’ai honte.

    J’ai honte parce que je croyais que les femmes s’étaient battues pour avoir le droit, pour avoir le choix. Être féministe, c’est obligatoirement d’être carriériste? No fucking way.

    Je me considère comme féministe. Mais si j’avais le choix… J’élèverais mes enfants à la maison. J’entretiendrais mon potager. Je ne travaillerais pas. Pour moi, travailler à l’extérieur n’a rien de particulièrement gratifiant.

    Je le ferais, et j’aurais le choix.

  7. “Je me considère comme féministe. Mais si j’avais le choix… J’élèverais mes enfants à la maison. J’entretiendrais mon potager. Je ne travaillerais pas. Pour moi, travailler à l’extérieur n’a rien de particulièrement gratifiant.”

    J’ai le choix. Pardon. Je me suis mal exprimé. Si j’avais les moyens financiers, mettons.

  8. Excellent billet. Ça fait un bail que je suis féministe, et que je m’affirme comme tel. Au Québec, cela n’a jamais été mal interprétée par les gens qui m’entourent, mais avec mes copines européennes, j’ai rencontré plus de résistance. Il y a eu une véritable campagne de dénigrement contre le mouvement féministe. Et les plus acharnés sont parfois les femmes elles-mêmes.

    Même ici, l’égalité est loin d’être atteinte… Merci de prendre ouvertement cette position.

    Circé

  9. Je ne me suis jamais considérée féministe pour les mêmes raisons; je n’ai à aucun moment eu l’impression d’être limitée par le fait d’être femme. Dans ma vie, l’égalité entre les sexes existe pour vrai… avec mes amis, mon amoureux, ma famille, dans mon travail, etc. Me battre pour plus? Non, j’ai déjà tout. Prendre position pour que toutes aient cette même liberté de pensée et d’action, je suis prête cependant. Si c’est ça être féministe, je le suis.

  10. BASEBALL : Bin coudonc…
    TASSILI : Vaut mieux tard que pantoute, comme dirait Jos, mon ancêtre !
    PATATE : J’ai lu quelque part que simplement en modifiant le “nom”, tout en gardant les idéologies, la cause passait justement mieux…
    GRANDE-DAME : Heureusement qu’elles étaient là !
    CLÉPÉTAR : J’adore ça, moi !!! Rabin !!! Hein que tout est possible ?
    CHOCO : Le choix. Qui vient avec l’imputabilité, itou. Mais surtout le choix, oui.
    CIRCÉ : De rien, oh que de rien ! Les jeux de pouvoir et les positions extrêmes, ça me mélange un peu. Au fond, pas mal toutes les femmes sont féministes, vu sous l’angle de la nature. Je pense, en tout cas.
    VERTELIME : Si c’est ça, et c’est pas mal ça, alors bienvenue dans le club !

    Bizarre comme les mecs n’ont pas trop commenté sur celle-là… ;-)

  11. En tant que seul “mec ayant trop commenté sur celle-là”, je vais me permettre une rétroaction… J’aimerais dire que tu as mal compris, mais je suis l’émetteur alors j’imagine que c’est moi qui me suis mal exprimé!

    J’imagine qu’avant de revêtir le “nom”, justement, de t’en habiller, tu as crissement pesé ce que ça représentait de le porter… alors je n’irai pas naïvement prétendre que tu aurais dû y réfléchir plus… ce que je voulais dire c’était qu’en mettant le t-shirt, tu t’associes, d’une certaine façon, aux extrémismes dont je parlais…

    Ah! mais tu pourrais répondre que, justement, le fait de t’y associer avec l’intelligence et l’éthique qui te caractérisent, viendrait diluer l’extrémisme dans le féminisme…

    Sans adhérer à l’idée de “manipulation par le nom” que tu sembles m’attribuer, j’ai le goût de re-dire que le “nom”, l’appellation, ils sont importants. Capitaux. Autant aux niveaux communicationnels, que politiques, qu’émotifs.

    Ce n’est pas une Germaine célèbre qui a dit que “Le contraire de patriarcat n’est pas “matriarcat”, mais “fraternité” [(ou sororité, mettons...)], et je crois que ce sont les femmes qui devront briser la spirale du pouvoir, et trouver le chemin vers la coopération.”?

    Est-ce que d’adhérer au FÉMINISME, ce n’est pas encourager l’équilibre du déséquilibre, plutôt que de briser toutes ces spirales avec une idéologie nouvelle, qui intègrera les deux sexes, sans en exclure un ou l’autre “dès le départ”, par sa simple appellation?

    “on jase, là…”

  12. Ah…

    Et je crois qu’il manque des choix de réponse dans ton sondage… je ne m’y reconnais nulle part ;)

  13. PATATE : Bah, mes sondages sont tellement peu scientifiques ! Je laisse SPSS aux autres (j’ai détesté ce logiciel !). Moi, je veux connaitre les tendances générales, et je tente de le faire en ajoutant ce que je sais le mieux faire : mon grain de sel. Avec ce qu’on me connait d’exagération et de grossissement des tendances. À l’avenir, j’ajouterai un champ de réponse “E: aucune de ces réponses” !! ;-)
    Ouverture, ouverture, ouverture. C’est mon leitmotiv. Je garde toutes les ouvertures possibles. Autrement dit, si je prends position, faites-moi changer d’idée, ou tenter de le faire. Évidemment, j’ai réfléchi à cet article. Je l’ai pesé et encore et encore. Sujet délicat, termes délicats, polémique facile, dans certains cas. Heureusement, comme bien souvent, mes lecteurs m’en laissent passer quelques-unes sans trop me picosser. Mais j’adore quand ils le font, par contre !
    Cela dit, ma principale raison d’adhérer au féminisme vient de ma condition fœtale. Just as simple as that. Je suis née d’abord humaine, puis femme. Et je ne crois pas qu’un acte de naissance doive être précurseur des combats à livrer dans la vie, non plus que le fait d’être d’un sexe ou d’un autre devrait être un point de repère pour une discrimination quelconque ou une prise de pouvoir naturelle.
    Émetteur, récepteur, message, feedback. Ce que je mentionnais, en commentaire, par rapport au terme “féminisme”, était tiré de je-ne-sais-plus-quel-magazine-je-lis. On y indiquait qu’à force de galvauder un terme, il en perd de son éclat, et souvent, les gens font des raccourcis pour le définir, selon les angles marquants qu’il a endossé. Plusieurs causes se sont vues déterminées par les extrêmes qu’elles ont fait naitre, souvent involontairement.
    Oui, tu as raison, le nom est d’une très haute importance. Mais il entraine souvent l’autre spirale ; celle de la comparaison générale. Germaine ou n’importe quelle autre. Tous les messages confondus, finalement, enlèvent la mission première du mouvement : amener les gens à cesser les inégalités. Une question de choix.
    J’imagine que l’exclusion d’un sexe dans cette “bataille” portait à juste titre sur la comparaison d’un modèle d’affaire réputé : si tu l’as, je ne l’ai pas, et comme je le veux… Le reste, c’est l’histoire qui le porte.
    Ma vision contemporaine n’est pas très loin des premières lettres du féminisme : cessons de discriminer par le sexe, qui n’est qu’un hasard inné, non pas un acte de détermination des droits.
    Je n’endosse pas, à moi seule, les brassières en feu, non plus que les coups de gueule contre les mâles. Sérieusement, j’en ai épousé un pas pire pantoute, conscientisé et malgré tout parfois macho. SAUF QUE…
    On jase, là. Pour qu’il y ait des extrêmes, il doit y avoir un milieu. C’est justement là où je me positionne. Au milieu, en plein centre, ne sachant trop, encore, vers quel extrémité je vais me garocher, si j’ai envie de me garocher. Ce que je veux ? Le choix, l’imputabilité du choix et de la façon de l’appliquer.
    C’est surtout le t-shirt de la condition humaine, que j’endosse, finalement.

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