J’avais si peur…

Par Martyne • jeudi 03 août 2006 à 22:49 • Catégorie: Mamour'ing, Psyritualité

Une image. Un homme, une femme, un ventre. Une chambre. Une inscription, collée au mur. 10 août 1990. 37 semaines.

Cette image a été prise par ma mère. L’homme, c’est le père de Daniel. La femme, c’est moi. Le ventre, c’était Daniel. La chambre était la mienne. L’inscription, elle, me rappelle à quel point à cette date, j’avais peur. Peur à en crever. Ça se voit dans mes yeux. Je crevais de trouille.

À l’époque, je venais d’avoir 16 ans. L’âge qu’aura l’Adorable dans quelques jours. À l’époque, je sentais la vie en moi, déformant mon ventre à coups de petits orteils bien plaqués à l’intérieur de moi. À l’époque, l’enfant était «portable», il faisait partie intégrante de moi, se fondait en moi, n’avait besoin d’aucun soin spécifique extérieur à moi. Mais cela n’allait pas durer éternellement. Un jour, il faudrait bien qu’il en sorte, de mon gros ventre. À l’époque, j’ai commencé à douter…

Je voyais bien, à travers le regard de ces autres, que ce qui, en moi, grandissait en confiance et en maturité, était invisible aux gens. Je les sentais me regarder, puis sourire, pour chuchoter ensuite.

J’entendais bien toutes ces voix murmurer à mon passage. J’entendais «elle n’y arrivera jamais». «Oh, la pauvre petite, ce qu’elle s’est mis dans la misère». «Ce n’est qu’une enfant, elle ne pourra jamais l’élever correctement». «Sa vie est terminée, la pauvre». Et j’en passe.

C’est là que j’ai commencé à douter. À avoir peur. Jusqu’alors, je m’étais toujours sentie en confiance, prête à affronter le monde, à donner la vie, envers et contre tous. Et puis… Un soir, alors que je me baladais, toute seule, une main sur le bébé céans, à moins d’un mois du terme de la grossesse, j’ai rencontré une connaissance. Une chipie, commère. Elle ne m’a posée qu’une question à laquelle je n’ai pas su répondre adéquatement. Parce que je ne connaissais pas la réponse. Parce que j’avais ignoré, jusque là. Elle m’a demandé : «Et puis, qu’est-ce que tu compte faire, ensuite, quand le bébé sera né ?» Je me souviens lui avoir répondu : «Je vais en prendre soin, voyons !».

«Oui, mais comment tu vas faire ?» Voilà ce qui m’a fait peur.

Comment, je l’ignorais. Totalement. Oh, j’avais bien lu des bouquins sur «comment élever un enfant», et j’avais bien écouté les conseils de mes tantes. Je savais comment mettre au monde un enfant (on pousse, on crie, on pousse…). Je savais comment changer les couches. Comment il allait falloir le nourrir. Mais au-delà des soins de base, je ne savais rien. Du tout. Le néant. Comment on aime son bébé ? Comment on fait, si on veut être seule un moment ? Comment faire, s’il ne marche pas «dans les temps prescrit» ? Est-ce qu’il saura, sentira, que je n’ai aucune expérience, que je suis trop jeune pour ça ? Et s’il pleure ? Comment je saurai ce dont il a besoin ? Comment on apprend à parler, aux enfants ? Et plus tard, comment je pourrai le protéger de tous les dangers qui le guettent ?

J’ai commencé à avoir peur à quelques jours de l’expulsion. Commencé à douter de moi, à douter de mes capacités à bien «élever» le petit. À lui offrir une vie «normale». À lui inculquer les bonnes valeurs. J’ai douté de ma propre force à passer à travers «l’épreuve». Douté de ma relation avec son père, aussi. J’ai douté de tout.

Les statistiques, à l’époque, étaient très peu encourageantes. Une fille mère sur dix s’en sort relativement bien. Les autres terminent la course aux banques alimentaires. Huit sur dix abandonnaient leurs études et n’y retournaient jamais. Toutes étaient vouées à une vie instable, à un avenir incertain.

Ils disaient que je n’y arriverais pas. Ils disaient que cet enfant allait être carencé, qu’il allait être désoeuvré. Ils disaient…

Il y a seize ans, j’ai pris l’engagement solennel de cesser d’écouter ce qu’ils disaient. De me prendre en main, et de donner ce que j’avais de meilleur au petit, afin qu’il bénéficie, sinon de tout, au moins du strict minimum. Pari pris, pari tenu.

Depuis, il m’a vu parfois calculer jusqu’à tard dans la nuit, pour acheter un bout de pain. Il m’a aussi vu souriante, malgré les mètres à franchir avant d’arriver à destination, parce que c’était un carton de lait ou des tickets de bus. Il a connu quelques gardiennes, quand je devais travailler jusqu’à tard pour gagner notre croûte. Il m’a vu lire et rédiger, étudier, encore, et encore, pour décrocher ma lune…

Seize ans plus tard, je vois son sourire. Et je me souviens que rien, non, jamais rien, n’arrive à vaincre la volonté féroce d’une femme à qui l’on prédit le morose alors qu’elle pointe vers le ciel en criant : «Même cette limite-là, elle est franchissable». Seize ans plus tard, je vois ce fils plein de promesse, plein de santé, plein d’espoirs, d’avenir. Je vois l’homme qu’il devient, jour après jour, et je me félicite toujours intérieurement quand j’entends, maintenant, ces autres qui disent : «C’est qu’il est réellement adorable, ce garçon.»

…ce qui me rend particulièrement fière, cependant, c’est ce legs dont il a hérité naturellement : la force décuplée devant l’adversité. Parce qu’une fille mère sur dix s’en sort, selon les stats. Et je tenais à ce que ce soit moi. Pour nous deux.

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21 Réponses »

  1. Quelle belle histoire ! Ça me rassure un peu pour toutes ces grossesses adolescentes que j’ai suivies, dans mon stage de gynéco-obst, avec parfois un peu de suspicion… Certaines jeunes filles étaient tellement immatures… Je leur souhaite un aussi beau devenir qu’à ton fiston et toi-même :)

  2. À peine plus vieille que ton fils, je trouve tout de même le moyen de me retrouver dans l’exemplaire attitude “I’ll do it my way, and will succeed anyway” dont tu as su faire preuve face à tous les “elle n’y arrivera pas”…Au diable la statistique, la norme, la convention et tous ceux qui y voient une obstruante vérité absolue. Certaines limites qui nous sont imposées ne feront qu’accroître notre détermination à les pulvériser. [anecdote] Combien de fois ai-je entendu des gens (professeurs, amis, parents) me dire qu’un jour mon abusive tendance à la procrastination m’éclaterait au visage?
    “Bin voyons Sara, tu peux pas clancher ton travail de session en une nuit…”
    “…ah non? Ça sonne presque comme un défi…”
    [...]
    “Finalement, combien t’as eu pour ta nuit blanche de politique?”
    “98%”
    “…”
    [fin de la mini anecdote]
    Y’aura toujours des gens pour penser que leurs propres limites s’imposent aussi aux autres. Et y’aura toujours des gens comme toi pour leur prouver qu’ils avaient tort.
    Chapeau, sincèrement.

  3. Aww je me rappelle à peine… Mais j’ai une photo de moi avec “bébéDan”, un gros garçon jouflu de quelques mois. A-d-o-r-a-b-l-e. Tu sais que je l’ai appelé BébéDan jusqu’à… Mercredi dernier? lol Oui, jusqu’au souper dans les rues la semaines dernière où j’vous ai croisé. Il va être solide comme le roc. J’ai aussi toujours pensé qu’il ressemblaìt à gilbert comme deux gouttes d’eau. J’en suis plus si certaine, maintenant. Il a la même étincelle que toi, au fond des yeux. :) Tu te souviens quand tu es venue parler de ton expérience dans ma classe de FPS au secondaire? J’avais 13 ans et j’avais une cousine-qui-avait-vécu-une-vrai-expérience. tu m’as rendue in et populaire l’espace de quelques temps hihi Ta réussite m’émeut, honnêtement. T’es d’une force incroyable, un exemple de courage et de volonté. –xxxxx-

  4. Fantastique! Que voilà une belle histoire, c’est de triomphe de l’intelligence et de l’indépendance sur la toute la médiocrité du monde incarnée par la chipie du récit. Bravo!

  5. La volonté féroce d’une femme à vaincre….
    Merci, précieux aide mémoire. :-)

  6. La fierté gonfle mon coeur à l’idée de ce que tu as accompli. Je ne te connais pas, pourtant. Mais je reconnais les petites étoiles qui brillent au fond de tes yeux… Les mêmes que celles dans les yeux de ton fils.

  7. Un texte comme celui-ci fait beaucoup de bien …j’ai aussi un enfant…étant aussi cataloguée “fille-mère”. Beaucoup autour de moi doutait de mes capacités à pouvoir m’occuper de ma fille tout en travaillant et en étant aux études. Mais lentement de fais mon chemin et j’y arrive. Je suis finalement à l’Université et j’en suis réellement fière. Bien entendu il y a des nuits blanches, des angoisses concernant l’argent et la peur de ne pas donner tout ce qu’il faut à ma fille mais moi à la fin d’une journée j’ai une petite fille qui m’attend et qui est heureuse de me voir…alors j’essaie de faire taire mes angoisses et d’en proditer le plus possible. Il y a toujours des personnes autour de soi qui doutent mais il y en a toujours qui sont là pour croire en nous aussi.

  8. J’ai été très touchée par ton texte. C’est beau en ta’ une fille qui lève la tête!

  9. Je n’ai pas lu les autres commentaires, je répèterai donc peut-être quelque chose de déjà dit : Maudit La Matoue, t’es tellement… En tout cas, tu me fait brailler!

  10. J’ai déjà vécu la peur d’enfanter, alors que dans mon cas, j’étais déjà quand même à 30 ans. ALors j’imagine bien celle d’une jeune mère d’à peine 16 ans… quel courage ça a du prendre. Et quel enfant magnifique je vois sur la photo ! Bravissimo !

  11. Chère Matou(e) ton texte fait étrangement écho à mon texte d’aujourd’hui (le 4 Août) - Quelque chose comme une réponse. Quelque chose comme un instinct. Un instant. Je retiens qu’il faut travailler dur pour la décrocher notre lune. Mais aussi que douter fait parti, avoir la trouille peut aussi faire parti du puit où l’on va puiser notre force… Doute et peur ne font pas parti nécessairement de la même famille que l’échec.
    Merci encore Merveilleuse.

  12. À 25 ans, je m’apprête à faire ce grand saut, bien que je sois un peu plus vieille, je viens à peine de terminer ma technique et j’ai tout juste débuté l’université, tout juste un emploi stable et tout juste une nouvelle maison… Malgré le fait que je sois bourrée de craintes, et de peurs, en te lisant, je me dis qu’avec de la volonté et de la confiance en soi, on peut faire beaucoup… Ton texte tombe vraiment pile pour moi… contente de l’avoir lu…

  13. moi, j”y ai crue a ta force de te battre pour ce poupon,et je me souviens d’avoir dit a la famille ,que si il y en a une en qui je fais confiance a élever un bébé,c’est toi martyne et je vois avec les années le beau grand garcon qu’es devenu DAN,quand je dit beau ,c’est dans la tete et dans le coeur .il est tellement mignon.tu peux dire mission accomplie .BRAVO belle matou xxxxxxxtante sylly

  14. ahhhhhhhhhh… que cela fait du bien …
    le coeur, l’esprit et l’âme se réjouissent de ton destin et de celui de DAN…
    je lui souhaite une vie de dépassement comme celle de sa maman.
    bravo.
    merci pour les larmes…le trop plein d’émotion…

  15. Wow ! Bravo
    À chaque fois que je viens ici, je pleure.
    Tu as le don de rendre l’émotion. Continue…

  16. @ Dre Papillon : Évidemment, ces grossesses ne sont jamais toutes un conte de Fée. Nul doute que tu en as vu des vertes et des pas mûres… Suffit d’avoir confiance en l’avenir…
    @ PantinBleu : Effectivement, ça prend des batailleurs pour ouvrir la voie, pour montrer, démontrer et remontrer que tout est possible, dans la mesure de nos moyens…
    @ Yzabel : Oh oui, je me souviens de cette conférence-là ! J’avais tellement appréciée l’expérience ! Psst : Sur le blog, il s’appelle «l’Adorable» ; à l’école, il s’appelle «Dan» ou «Daniel» ; mais ici, à la maison, hihihi, c’est encore «BébéDan», même à 16 ans. Même à 45 ans, je l’appelerai encore comme ça, je pense !
    @ LeBurt : J’en ai vu de toutes les couleurs dans ma vie, mais oui, cette chipie-là méritait bien qu’on lui shoot en pleine poire la démonstration du possible, malgré les apparences.
    @ Esther : Et je signais au nom de toutes celles qui doivent, un jour ou l’autre, combattre certains préjugés, certains obstacles qui semblent infranchissables. Croire, fermer les yeux, foncer, sourire.
    @ Chocolyane : Je pense que les lecteurs qui passent ici me connaissent souvent plus «deep», moins «surfaces» que bien de mes connaissances actuelles. Cela dit, c’est vrai qu’on a tout un ciel au fond des yeux ! :-) @ Ambrusia : Alors bravo ! «Raccrocher» après une grossesse, c’est toujours la cata ! Un dédoublement de personnalité, presque ! Il faut être tout et partout à la fois. Mais… juste de tenir le bout de papier qui confirme qu’on y est parvenu, c’est en soi une histoire magnifique… qui plus est, qu’on peut partager avec nos mômes !
    @ Chroniques Blondes : Tu as bien raison, c’est beau en ta’ ! (Même si, parfois, la tête est bien pesante !) Lever la tête, ça a l’avantage de déclâmer les plus beaux paysages… en direct. Et de pouvoir affirmer, comme un tattoo au creux des reins, «Veni, vidi, vici».
    @ Mamathilde : Tu vas finir par m’éviter si tu brailles chaque fois que tu viens chez nous ! D’un autre côté, ça démontre bien toute la passion que tu mets dans les mots, les tiens comme ceux des autres. Et toute ta sensibilité. Merci. (Et reviens, hein ! Des fois, j’suis drôle aussi !!!)
    @ Nicole : C’est bien vrai, au fond, qu’elle semble universelle, cette peur d’enfanter. Même à mon 2e bébé, j’avais encore la trouille de ne pas être «habituée» !
    @ Joss : «Doute et peur ne font pas nécessairement parti de l’échec». Voilà. Right on. Ça peut même, à la limite, être des cibolaques de bons catalyseurs !
    @ Orkydee : Je pense qu’au fond, l’obstacle le plus difficile à vaincre, en mettant au monde un enfant, c’est le pessimiste de ces autres qui sont notre enfer. Une fois notre propre voie trouvée, rien ni personne ne saurait l’entraver. Et félicitations, pour le petit qui vient !!!
    @ Sylly : C’est vrai qu’il est tout plein mignon ! :-) Et saches, ma tati à moi, quand sans être entourée de personnes comme vous, mes tantes adorables, toujours confiantes, toujours encourageantes, ça aurait été beaucoup plus difficile. Croire en soi, c’est une étape. Savoir que les autres croient en vous, c’est un bonus dont je ne saurais me passer !
    @ Johanne : Fallait juste oser, au fond. Oser tasser les branches, pour voir que la clairière était toute proche ! Notre destin est magnifique, en effet. Et ce n’est qu’un début !
    @ Dominique : Ouain, c’est pas une bin bin bonne pub, hein, de brailler chaque fois que tu viens ici ? Allez, vas lire le billet des 10-4, ou celui du Gorille… Je vais bientôt changer l’image de ma face contre celle d’une boîte de kleenex, si ça continue ! hihihi. Quoique parfois, deux ou trois jolies larmes, ça arrose bien les iris.

  17. Bravo ! Ta détermination est exemplaire et tu as raison d’être fière de toi parce que tout ça, tu te le dois et seulement à toi. Et puis, sur la dernière photo, on dirait que vous avez le même âge ! Il doit apprécier d’avoir une maman jeune, ton petit !

  18. Très touchant. Ça remue tout plein d’émotions.

    Je félicite ton courage face à l’adversité. Belle réussite que la tienne. Beau trésor que ce fils qui te rappelle le courage qu’il t’a fallu pour que vous soyez heureux dans cette vie parfois si cruelle.

    BRAVO !

  19. Première fois que je viens ici et je tombe sur ce texte! Wow!

    Un texte touchant à souhait! Et vous êtes tellement beaux sur les photos. En vieillissant, on doit tellement apprécier d’avoir une mère si jeune… Il doit être fier le jeune homme!

  20. J’oubliais, je lève mon verre à votre combativité! ;0)

  21. Comme nos parcours sont semblables, comme dès le départ, nous avons dû faire face aux mêmes commentaires, aux mêmes défis!

    Cette fierté dont vous parlez, je la ressens aussi en tournant les yeux vers mes grands garçons tous conçus durant mes études. Dommage que je ne puisse voir votre photo. Je l’imagine par contre très bien!

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