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Il m’arrive un truc inusité

Habituellement, j’ai des mots pour tout. Absolument tout. Tout le temps. Quand je parle, c’est plus difficile, mais c’est toujours faisable : je trouve quoi dire, comment le dire, quel ton employer et j’ai assez d’expérience pour me fier à l’interlocuteur si jamais je vois que je l’emmerde.

Quand j’écris, alors là, c’est fastoche. Tout sort, comme ça, d’un jet, tout de suite. J’efface très rarement. Je me relis, oui, mais je ne change pratiquement jamais les mots. Je corrige, je souligne, je vérifie et j’envoie. Point à la ligne.

Vous le savez probablement, je suis une fille de communication. Choix du sujet. Maîtrise du sujet. Vérification. Rédaction. Revérification. Publication. Voilà.

Il m’arrive un truc inusité.

Je n’ai pas de mots. Perdus, les mots. Enfouis quelque part dans une zone inconnue.

J’ai adoré ma formation en communication. Les profs mettaient le paquet - et l’emphase - sur la maîtrise. Maîtrise du sujet. Maîtrise des mots. Maîtrise de soi. Maîtrise des éléments probables. Maîtrise de tout. Depuis des années, je suis une reine de la maîtrise de tout et de rien. J’anticipe tout, deux coups d’avance. Je peux parfois crier échec & Mat avant même le début d’une partie.

Il m’arrive un truc inusité.

Je ne maîtrise plus rien. Aucun précédent, votre honneur. Aucune jurisprudence. Rien.

Je veux vous raconter quelque chose depuis le premier mot écrit plus haut. Je n’y arrive pas. C’est coincé, là, dans ma tête. Là, dans ma gorge. Là, dans mon ventre.

Parce que je ne maîtrise rien de ce qui s’en vient. Parce que je ne l’ai jamais vécu. Parce que je n’arrive pas à imaginer comment ça va se passer. Parce que je n’ai aucun mot pour décrire ce qui s’en vient. Je vis l’inusité et je deal très mal avec ça. Personne pour me donner une idée de ce qui s’en vient. Personne pour me dire de ne pas m’en faire, c’est du déjà vu, déjà vécu. Personne pour me dire comment ça se nomme, cette boule au fond des entrailles.

Je me sens comme Évangéline, dans la chanson. Toute seule sur le quai, avec l’envie de prier, mais plus rien à dire.

Ça s’approche de l’angoisse, mais ça n’en est pas. Ça s’approche de la peine, mais ça n’en est pas. Ça s’approche de la peur, mais ça n’en est pas. C’est presque de la tristesse, mais sans être triste. Peut-être de la crainte, mais avec confiance. Ce pourrait être autre chose aussi. J’ignore comment ça s’appelle. Je le vis, je le sens, je le ressens, c’est dans mes tripes, c’est dans tout mon être, de ma tête jusqu’aux abysses de mes pensées. C’est là, et ça ne se nomme pas.

Daniel aura 18 ans dans quelques jours. Mon petit Yawata, mon petit ange, mon bébé, mon fils. Et cette journée-là, je serai à des kilomètres d’ici pour l’aider à aménager son nouveau chez-lui. Là où il vivra les prochaines années, pour ses études. Pas ici, là-bas. Tout seul. Comme l’adulte qu’il sera dans quelques jours.

Il m’arrive un truc inusité.

C’est comme accoucher, mais à l’envers. Même douleur. Même tension. Même crainte. À la même place : dans le bas-ventre. De la même nature : être mère. Mais au lieu de mettre au monde un petit être plein de merveille, je laisserai dans le monde un grand être, tout aussi plein de merveille. Au lieu de couper un vrai cordon auquel il s’alimentait, je couperai un cordon invisible duquel je m’alimentais.

Peut-être, me dis-je, est-ce parce que mon petit arrive à l’âge adulte alors même que mes semblables ont de jeunes enfants. Peut-être, me dis-je, est-ce parce que je n’avais jamais prévu qu’il grandirait si vite.

Peut-être, aussi, parce que comme dans “Cent ans de solitude” il était dit : “Le monde était si récent que beaucoup de choses n’avaient pas encore de nom et pour les mentionner, il fallait les montrer du doigt”.

Et que mon doigt pointe vers son chemin encore inexploré.

15 Comments

  1. Mariely wrote:

    Peut-être, peut-être dis-je bien, est-ce un sentiment de perte : celle qui fait grandir, celle qui arrive dans un tourbillon de questionnement pour nous laisser à l’aube d’un nouveau chemin, celle qui est un passage…
    Il est étrange ce sentiment car c’est lorsque le tourbillon se calme que l’on comprend ce que l’on a gagné : un peu de maturité.
    m.

    Monday, August 11, 2008 at 16:44 | Permalink
  2. Yannou wrote:

    Toi aussi tu vis un grand déménagement…

    C’est une grande étape, très difficile à m’imaginer, moi qui n’ai pas encore d’enfant à moi. Mais je me souviens que ma mère m’a parlé d’un grand vide après mon départ de la maison à 17 ans. Mais quand on quitte la maison à 18 ans, on revient souvent pour manger de bons repas avec autre chose que du riz et du spaget! ;)

    Monday, August 11, 2008 at 17:54 | Permalink
  3. MJ wrote:

    Une sainte chance que tu n’aies pas les mots! J’ose à peine imaginer les questions, les angoisses. A-t-on tout donner des bases essentielles? On leur fait confiance, mais le monde est tellement tellement fou. Tu sais, j’aurais tendance à faire confiance à ton gars: moi, je suis convaincue que tu as tout donné, tout ce qu’il fallait, et qu’il saura s’en servir. Et encore plus. Il fera ses expériences, il trouvera son chemin Et toi, débordante de fierté, tu diras: c’est mon petit…

    Monday, August 11, 2008 at 20:16 | Permalink
  4. Je me suis senti exactement comme ça voilà pas si longtemps, et c’est vraiment bizarre. J’aime bien l’image d’accoucher à l’envers, même si moi je n’ai pas de référent solide…

    Je pense que ce phénomène est apparu avec le blogue, avec cette espèce d’entretien obligé entre soi et les autres, ce rapport impalpable qui donne l’impression que ce n’est pas seulement la volonté qui nous pousse à écrire.

    Et c’est épuisant.

    Monday, August 11, 2008 at 20:53 | Permalink
  5. Eric wrote:

    Je savais que tu aurais les mots. Heureusement, contrairement à toi, j’ai encore 16 ans devant moi pour me préparer à ce moment fatidique. Bonne chance.

    Monday, August 11, 2008 at 21:42 | Permalink
  6. REGOR wrote:

    L’angoisse de pousser en bas du nid le dernier, pour qu’il s’envole
    Et s’il ne s’envolait pas !!
    Et puis le nid est vide !!
    C’est pour arriver à ce moment qu’on les mets au monde
    Toute nos lecons, tout notre amour pour qu’il s’envole
    Et ensuite on réapprend à voler nous même
    Bon courage

    Tuesday, August 12, 2008 at 00:12 | Permalink
  7. ExIvrogne wrote:

    Tout ce qui réfère à la “reproduction” quand il est temps de se l’approprier, avec un mot plus gonflé de tendresse, réfère à “enfant”… “faire un enfant”, “avoir un enfant”, “enfanter”, pire encore quand on parle d’avoir un “bébé”… toutes les images qui réfèrent à ce rêve d’une famille tournent autour d’une petite bête au coeur de la tribu, de la meute… on a bien rarement, et c’est heureux ainsi, l’image qu’ils partiront, parce que sinon, je crois pas qu’on aurait le même enthousiasme à fonder une famille. C’est visiblement le temps de s’y mettre ;-) Bon courage!

    Tuesday, August 12, 2008 at 07:50 | Permalink
  8. Foi de vieille maman, c’est pareil comme l’accouchement! Aussitôt que “c’est” fait, c’est l’euphorie!

    La seule différence, c’est que dix-huit ans avant, on vous disait avec joie; “c’est un garçon”!

    Aujourd’hui, y’a juste une grande voix muée qui vous chuchote à l’oreille; “C’est un homme”!

    Félicitations à la maman!

    Tuesday, August 12, 2008 at 08:53 | Permalink
  9. La Fêlée wrote:

    Aphasie partielle et temporaire. Seule cure connue: vivre l’émotion, la ressentir, l’accepter, se donner le droit de, écouter sa ‘tite voix intérieure, pleurer au besoin
    Sinon, il parait que le scotch fait une bonne job aussi pour délier les noeuds.

    -Dr Fêlée. ;)

    Tuesday, August 12, 2008 at 09:24 | Permalink
  10. moy wrote:

    je comprends mieux ce qu’a pu ressentir ma maman.
    Pour les relations, je trouve que c’est bien parce qu’elles vont gagner en profondeur même si ce n’est pas facile là maintenant tout de suite

    Tuesday, August 12, 2008 at 16:03 | Permalink
  11. @Mariely: Je l’ignore… ça ressemble à une grande perte, oui. Mais en même temps, c’est un gain énorme que d’avoir réussi à le mener jusque là, contre toutes attentes ! Je crois que c’est l’ambigüité de ce que c’est qui me “bogue” !
    @Yannou: Si seulement il avait voulu passer son permis, m’semble que je trouverais ça moins tannant, de le savoir à Rivière-du-Loup ! Heureusement, il y a les transports en commun…
    @MJ: Tu vois, c’est en plein comme ça que je me résonne !!! Et parfois, ça fonctionne. Les autres fois, je termine dans une camisole blanche en criant “oui mais si j’avais oublié de lui donner ceci et cela…” ! Le plus difficile, c’est d’accepter que ce sera bénéfique pour lui de se péter la tronche, s’il y a lieu ! De ne plus être la grande défenderesse de ses intérêts, de ne plus remuer ciel et terre pour ces petits riens qui me rendent si utile !
    @Renart L’éveillé: Épuisant tu dis ? Right on ! Et malgré toutes mes études en psycho, malgré toutes mes connaissances, je n’ai toujours pas trouvé le bon “mot”… pfft !
    @Eric: Alors là, ton souhait, je le prends volontiers ! J’aurai bien besoin de chance quand je regarderai ses bye-bye de mon miroir d’auto, dimanche prochain ! De chance pour me garder sans syncope !!!
    @REGOR: C’est très joli, comment tu le racontes. Heureusement, il me reste Benny-le-kid à mener à bon port. Encore 6 ans avant qu’il ne devienne “adulte officiellement”. Mais là, je saurai ce que c’est que ce sentiment sans mot !!! Et moi qui ai tendance à combler les vides par la présence… dieu, faites que je ne me rachète pas un petit chien !!!
    @ExIvrogne: Tiens, c’est étrange comme commentaire. Au départ, quand j’ai commencé à écrire ce billet, c’est à peu près en ces termes que j’avais introduit le sujet ! Je faisais référence à ce bébé que j’ai jadis perdu, et qui me manque encore, encore et encore cruellement… sans pourtant l’avoir jamais connu vraiment. Je me sens comme une pub du mouvement Desjardins, là : conjuguer avoir et être !!!
    @chroniques blondes: Message reçu. Alors ça fait aussi mal, c’est aussi terrible, j’aurai aussi peur de chier dans mes culottes, mais tout ira bien et quelques minutes plus tard, j’aurai oublié la crainte, la douleur et l’inconnu pour… avoir envie de m’y remettre ??? C’est terrible, finalement !!!
    @La Fêlée: Southern comfort, Docteure. Double et sec. On sait jamais… Si la voix intérieure gueule trop fort ! Namaste, namaste.
    @moy: Tu as raison. Là, maintenant, tout de suite, c’est difficile. Et je sais que ce sera bien, très bien, très très bien ensuite. C’est l’entre-deux qui me fait capoter ! Le fait de lâcher prise, de réaliser que je lui ai tout donné pour qu’il soit indépendant et fort et de devoir le laisser vivre ses expériences sans lui tenir la main constamment ! Le détachement de la “contrôleuse” que je suis, pour aller vers un attachement affectif encore plus grand, sans vouloir intervenir dans toutes les sphères de sa vie…

    Tuesday, August 12, 2008 at 23:47 | Permalink
  12. Eric wrote:

    Les personnes dans le miroir sont plus proches qu’elles ne le semblent :)

    Wednesday, August 13, 2008 at 07:31 | Permalink
  13. Anne wrote:

    Ah non ça me donne le moton tout ça. J’ai pensé à tombant enceinte si jeune que je risquais de le perdre plus tôt dans ma vie. Qu’à quarante ans je ne serais plus à courir après lui pour qu’il se ramasse. Ça me blesse, et ça me blesse de te lire. Au moins ton tout petit n’est pas près d’y arriver, mais ça frappe aussi fort j’imagine.

    Ma mère a tellement pleuré quand je suis partie de la maison! Et ma grande soeur qui a suivi l’année suivante… elle ne se pouvait plus. Maintenant ma grande soeur est revenue sans argent et ma mère était bien fâchée de perdre un peu de sa liberté haha. Heureusement que la petite veut y rester bien bien longtemps encore. Tu t’adapteras vite!

    Tu sais que j’aurai 19 ans presque en même temps que ton fils aura 18 ans! Je ne savais pas que tu aurais pu être ma mère à ce point là haha.

    Wednesday, August 13, 2008 at 09:38 | Permalink
  14. @Eric: MOUHAhahahahaha !!! J’aurais aimé y avoir pensé, à celle-là !!!!!!!! :-) @Anne: Tiens, ça fait tout bizarre d’y penser. Effectivement… avoir un enfant jeune jeune jeune, ça donne de drôles de perspectives ensuite ! Surtout quand j’ai des amies-blogue qui pourraient effectivement être mon enfant !

    Wednesday, August 13, 2008 at 10:43 | Permalink
  15. Faydra wrote:

    Ouh la! Tu me fais un peu peur la… Moi qui craint… Que mes deux grands prennent le bus scolaire pour la premiere fois… Veux pas savoir ce que ca sera quand ils quitterons le nid familial :(

    Thursday, August 14, 2008 at 00:51 | Permalink