Et j’ai appris
Par Intellexuelle • vendredi 15 décembre 2006 à 11:30 • Catégorie: Psyritualité
«Back through the years when I go wonderin’ once again, Back to the seasons of my youth…»
Il fait un temps de prémices. Début d’un hiver doux. Début des bontés du soleil, plein nord.
Dehors, il fait un temps splendide. Un temps de renaissance. La neige, habituellement si abondante en ces heures, se meurt de trop de douceur. La patinoire amateure conçue, dehors, ressemble maintenant à une piscine ! Il fait un temps qui me rappelle cette enfance où je prenais plaisir à escalader les planches moisies de la vieille grange où nous trainions; un temps qui me rappelle cette enfance où j’étais si heureuse, dans l’absolu. Heureuse et insouciante. Parce que je ne savais pas. Pas encore, du moins.
Il fait un temps de réminiscence, aussi. Comme une pause entre l’automne et le printemps. Comme d’associer la slush et la gadoue à mes premières heures de jeunesse, à l’enfance. Et puis le billet de Grande Dame qui m’interpelle, qui me remet en mémoire cet autre billet que je vous sers à nouveau, avec emphase, avec sincérité.
Toute petite, je me souviens de différents bonheurs, allant du poney que m’avait offert mon père jusqu’aux balades en forêt avant la chasse. Jusqu’à ce que… Jusqu’à ce que le poney ne devienne plus accessible. Jusqu’à ce que la jolie maison de pierre ne devienne une maison mobile. Puis un loyer. Puis un demi-sous-sol. Mais encore là, j’ignore ce qui me maintenait dans un esprit d’abondance prospère; encore là, j’ignorais ce qu’était la pauvreté réelle. Nous mangions. Nous avions un toit. Et puis nous vivions en famille, élargie, oncles et tantes se visitant au quotidien. Jusqu’à ce que… Jusqu’à ce que notre famille soit affectée par l’alcoolisme.
À l’époque, ce n’était pas une famille au prise avec l’alcoolisme d’un membre. Non, c’était ma famille. Et elle était heureuse. Papa travaillait au chantier toute la semaine et revenait à la maison pour les fins de semaine. Maman nous élevait. Nous allions à l’école. Nous avions des amis.
Un printemps, maman m’a offert une jolie veste cirée. Rouge. J’adorais le rouge. J’étais si fière de ma veste ! Je la portais tout le temps. Je la retrouve d’ailleurs sur quelques photos, dont celle de ce billet.
Peu de temps plus tard, pendant la récréation, cette veste m’a fait pleurer. J’ai su que nous étions «différents» des autres familles «normales» quand une petite fille de l’élémentaire m’a fait remarqué que la veste que je portais était la sienne, l’an passé.
Vraiment ? Pour preuve, elle m’a montré que la poche intérieure avait été cousue à la main, par sa mère.
Je n’y comprenais rien.
C’était pourtant ma mère qui me l’avait offerte, cette veste.
Puis j’ai soudainement mis ensemble, avec toute la logique que me laissaient mes 9 ans, les pièces du casse-tête. Les déménagements. Les chicanes des parents lorsque nous étions au lit. Les absences. Les restrictions. Tout s’expliquait, sans que je puisse en comprendre pourtant toutes les implications.
J’ai connu la honte, sans pouvoir expliquer ce que c’était.
En secret, au retour à la maison, j’ai jeté la veste qui n’était pas à moi. Sans savoir que je ne pourrais en avoir une autre dans l’immédiat. Sans savoir que j’allais blesser ma mère, en lui avouant pourquoi. Sans savoir que malgré tout, je devais être heureuse de pouvoir avoir une veste. Malgré. Tout.
À la maison, ce même soir, j’ai demandé à maman si nous étions pauvres. J’avais déjà vu des trucs de «pauvre», des enfants, dans les films, qui vivaient dans des roulottes insalubres. Des gens qui travaillaient dans des usines et qui perdaient «tout». Mais je n’avais jamais pensé que je pouvais l’être, que je pouvais leur ressembler. Toute ma vie, sa réponse a raisonnée dans ma tête. «Une personne n’est pauvre que si elle décide de l’être.» Ah bon. Je n’allais certainement pas décider de l’être. Puis elle m’a expliqué, à la hauteur de mes neuf ans, comment et pourquoi. Et ce qu’il fallait faire. Quels comportements nous devions adopter. Par dessus tout, elle m’a surtout appris, ce soir-là, que l’amour n’arrivait pas à tout résoudre. Qu’il fallait une volonté de fer pour changer certaines situations. Et que, parfois, on peut, si on en a envie, si on s’en sait capable, vivre dans de drôles de conditions, pourvu que cela nous plaise, quand même.
Plusieurs années se sont écoulées entre cette jeunesse et ma vie d’adulte. Plusieurs années, et plusieurs évènements. Plusieurs moments de honte, aussi. Du haut de mon statut d’ainée, plusieurs petits mensonges à la fratrie pour qu’elle ne puisse pas se douter, ou, pire, savoir. J’ai appris très tôt à me débrouiller. À ne pas demander «inutilement» pour des gâteries. J’ai passé la majeure partie des soirées de mon adolescence à aller garder mes cousins et cousines pour me permettre d’être comme «les autres», à l’école. Pour dépenser en fringues «normales».
Et j’en ai eu, de la chance, de vivre dans cette famille !
De la chance, parce que j’ai appris. Parce que malgré tout, nous étions si riches de bonheur, parfois, de sourires, souvent, de rires. Nous étions riche de pouvoir compter sur nous. J’ai appris à apprécier tous les petits bonheurs. Et à travailler fort, très tôt. À étudier, aussi, très fort, pour «me rendre plus loin». J’ai appris à faire de grandes choses à partir de peu. À me servir de ce qui était à ma portée, au lieu d’attendre que les rêves se réalisent. Appris à aider, à comprendre, à pardonner, parfois. Appris à ne pas en vouloir à la vie, ni aux personnes prises avec une dépendance malsaine. Et compris. Que la seule personne qui pouvait changer les choses, en ce qui me concerne, c’est moi. Briser le cercle : moi. Ne pas reproduire les mêmes fautes : moi. Évoluer différemment : moi. Je suis passée par de drôles de chemins pour arriver où j’en suis, présentement. Normal, il a fallu que je les ouvre, ces chemins. Que je défriche. Que je mate la terre. Que j’arrache les aulnes. Mais le paysage, aujourd’hui, vaut vraiment le détour !
J’espère que mes enfants ne verront jamais cette face-là de la réalité. Qu’ils pourront grandir dans l’environnement sécurisé que je leur offre avec toute la générosité du monde. Ils ne savent pas combien coûte un pain. Ni un carton de lait. Ils n’ont jamais eu à ouvrir leur petit cochon pour m’aider à payer le loyer. Et c’est bien ainsi, pour le moment. Ils auront bien assez tôt à se battre, comme je l’ai fait avant eux, dans un monde de consommation où l’abondance est un signe de réussite. Ils devront bien assez rapidement calculer. D’ici là, que ce soit sain ou non, ils n’ont pas à savoir que ce qui me motive à travailler si fort, tous les jours, c’est le «plus jamais». Ils n’ont qu’à apprendre que la volonté est un leitmotiv puissant. Que quand on veut, vraiment, bien souvent, on peut. L’expérience vicariale, c’est aussi à ça qu’elle sert.
Parfois, les plus belles leçons sont tirées d’un difficile apprentissage. Et j’ai appris.






J’ai connu cette même honte, réalisée à peu près au même âge. Je fais très attention que Petit Coco comprenne que “les pauvres”, c’est des gens comme nous, qu’il en connaît, qu’il n’est pas à l’abri mais qu’on a nos priorités à la bonne place, que l’important c’est de s’aimer, de pouvoir manger, d’avoir un toit, dans cet ordre-là. J’en suis aussi à me dire que je n’échangerais pas mon passé pour une voie plus facile. Il aura ses propres difficultés, pas les miennes, et c’est bien ainsi. Par contre, cet orage électrique qui vient de faire chuter la luminosité en ce 15 décembre… ça ne fait pas partie de ce que je lui souhaite de vivre. Vivement la neige… “d’antan”!
Comment ça se fait que j’ai l’impression de la connaître cette histoire?…
Parce que nos chemins se sont ressemblé par bout. On est sûrement passé quelques fois par le même genre d’intersection…
Tu écris: “Parfois, les plus belles leçons sont tirées d’un difficile apprentissage. Et j’ai appris.” Ouais, c’est vrai. On apprend. On prend des notes. On ne refait pas la même erreurs deux fois. On a cette chance incroyable.
Merci pourc e billet.
Cette histoire, particulièrement, me va droit au coeur.
Je la connais trop bien.
Et en ce moment précis, elle me fouette.
Je ne sais que rajouter de plus.
Je te lis depuis quelques semaines, tu es une personne très spéciale, très riche. merci, pour m’avoir fait rire à me tordre, et pleurer aussi. ce texte, sur l’enfance, la souffrance, la famille et la honte, sur le souvenir, m’a touchée droit au coeur. merci beaucoup.
Chez nous, nous étions ‘famille d’accueil’ et ma mère a gardé des enfants durant une dizaine d’années. J’ai constaté assez tôt dans ma vie la chance que j’avais après avoir entendu le cheminement de mes demi-soeurs (c’est ainsi que je les appelais). Parents malades incapables de s’occuper de leurs enfants. Je trouvais ça très triste à l’époque, mais encore plus maintenant que j’ai mes propres enfants et que je suis à même de juger la grande souffrance qui les habiterais s’ils avaient été obligé d’avoir un tel parcours…
Je l’ai vécu, mais je l’ai compris que bien des années plus tard. Moment où j’ai éclaté devant ma mère, j’aurais préféré savoir, je n’aurais pas autant exigé d’elle. Surtout à l’âge ingrat ou tout nous est du et qu’on ne veut rien comprendre parce que nous on l’aime cette paire de jeans à 50$
Merci pour ce billet
excellent récit, et bonne leçon que ça serve aux plus jeunes:!
Génial la Blogosphère québécoise. Je dois te dire, j’ai versé une larme (une seulement je suis un homme que dis-je un Homme). Je comprends ton billet je le vie dans mes tripes. J’étais l’aîné aussi et je protégeais ma sœur, aussi! J’ai appris à la dure école de la vie… je me retrouve tellement dans tes billets. L’alcoolisme tue des familles, a tué mon enfance et est en train de tué celui qu’elle séduisait jadis…
Merci pour l’ambiance mélancolique avec la chanson et tout ca fait du bien des fois de voir qu’on est pas tout seul!
Je suis une des rares étudiantes dont l’université est payée par ses parents. Et je suis très consciente de tout ce que ça peut représenter. (richesse? valeurs? facilité? choix? sacrifices?)
Il y a plusieurs années, à l’école primaire, alors que je voyais toutes mes amies qui avaient 2 voitures, le câble, 2 télés, qui allaient en vacances à walt disney ou dans le sud etc, je les enviais. À neuf ans, je croyais que c’était ça la richesse.
Mes parents m’offrent une éducation, ils me permettent d’approfondir mes connaissances, de m’enrichir. Je leur en serai toujours reconnaissante, et pour cela, je me considère donc comme une jeune extra-mega-giga-full riche
.YO.
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Le lien avec ce billet? Si un jour j’ai des enfants, j’espère être à la hauteur et réussir à leur inculquer de vraies valeurs, comme tu sembles si bien le faire, JM.
Fuck off, car mon discours, pas mal de gens s’en crissent (bon, un petit rebel qui se donne un look en sacrant: FUCK YOU)
Moi je vie l’alcoolisme tout les jours et ce n’est pas un maudit cadeau. Parcontre, certains en sortent grandit… Ce qu’il faut savoirm c’est que c’est une crisse de job de se tenir abstenant (pas sobre, nous ne le pouvons plus).
Voilà le ‘Hic’
Une sale job, mais qui en vaut la peine.
Je n’ai pas vécu dans un environnement alcoolique, ”but”, j’ai des gènes en sacrament.
Merci de ta compréhension, chére Matou(e) car j’en qai vraiment plein le cul.
Avis aux novices: Take Care, oh que oui!
Bon, avec 2 pis 3 fautes de de ”clavier sur la brosse…” je vais devoir changer de clavier….
xXx
On dirait que j’ai vécu ta vie… Ce sont d’énormes leçons à tirer pour une enfant… Tout ce que je peux dire c’est que je comprends…
(Matoue… je peux te demander où tu le prends, ton player vraiment neat ?!)
Merci
On ne peut donner que ce que l’on a. Il faudrait donc apprendre à apprécier ce qui nous est donné, peu importe la facilité ou la difficulté avec laquelle ça nous a été offert.
Beau texte, j’ai apprécié.
Salut Josée-Martyne,
Encore une fois , touché…..direct au coeur !!
Je l’ai vécu juste un peu le jour ou mon père s’est fait virer par un millionnaire véreux du coin qui lui avait fait miroiter plein de promesses. Mon père était un peu naif et lui a fait confiance.
J’ai appris en un seul coup ; la pauvreté, la corruption et la vilenie de certains riches.
Mais comme tu dis si bien la volonté est un très puissant moteur, mon père m’a appris cela. Il s’est relevé de brillante facon à chaque fois qu’il a eu des mauvaises passes. Je lui en suis reconnaissant pour m’avoir inculqué ces valeurs.
J’ai participé à la distribution des paniers de Noël à Sherbrooke et j’ai été troublé par ce que j’ai vu à certains endroits. Je crois que nos décideurs de demain (nos ados) devrait voir ca. Pour qu’ils se souviennent lorsqu’ils auront des décisions importantes à prendre.
La vie. Brisée souvent trop parfois, sous différentes forme. La vraie richesse c’est dans le coeur et dans l’âme que nous la vivons. Faire contre mauvaise fortune bon coeur? J’en ai vu des vies brisées. J’explique souvent à mes enfants, que la différence c’est partie intégrante de la vie. Qu’ils doivent apprécier ce qu’ils ont… Mon lutin à décidé cette année de se départir de la moitié de ses toutous. Gros sacrifice pour un enfant de 6 ans hyper attaché a ses affaires. “Mais tu sais maman, à Noël, y’a d’autres enfants qui seront heureux car aux aussi maintenant ils auront des cadeaux.”. Merci de partager tes tranches de vie JM. Elles font réfléchir bien souvent et font faire des “reality check” bien nécéssaires….
wow. tu as appris et c’est ce qui a fait de toi ce que tu es, je crois. On tire toujours quelque chose de la souffrance, quelque soit sa grandeur, quelle que soit son origine. J’ai eu mal autrement. je crois que je vais faire lire ton billetau fils de mon chum qui capote sur des bottes a 200 $ et les casquettes a 80 $,juste parce avoir de l’argent c’est chill…au secours….