Entre-deux
Par Intellexuelle • vendredi 07 mars 2008 à 00:00 • Catégorie: Communication, NouveauFrancophone de naissance. Trilingue, oui, mais avec des accents gros de même quand je parle anglais ou espagnol (même qu’à Cuba, c’est Mex qui traduisait en anglais ce que je lui disais en français quand j’essayais de le dire en espagnol…). Je m’étais mise à l’allemand dans mes années universitaires, et pis le guttural est venu à bout de mes efforts. Je spreche nicht Deutsch pantoute. Pantoute, tiens, c’est pas dans mon dictionnaire…
Quoiqu’il en soit, la langue usuelle, à la maison, est majoritairement le français. Parfois, avec mon fiston amérindien, on parle anglais. Ou à peine son montagnais. C’est que je n’y connais, en fait, que les noms de rues - Amishk, Atshikash, Atuhk, Auetissatsh, Kauk, Mahikan, Mashk, Matishu, Matshetshu, Mush, Nishk, Ntshuk, Ouiatchouan (Là où Intellex avait sa demeure), Petauansh, Pishu, Uapakalu, Uapistan, Uinishk et Utshek - de Mashteuiatsh, où on a vécu quand il était bébé. Et je me souviens des arrêts-stop bilingues du Village Huron, où il allait à l’école au primaire. Les autres mots amérindiens que je connais, sérieusement, ne sont pas faciles à écrire ici. Surtout qu’ils veulent dire des trucs que je ne vous dirais pas…
C’est une langue belle, avec des mots superbes, qui porte son histoire, à travers ses accents… Où l’on sent la musique et le parfum des herbes, le fromage (Perron, de St-Prime) et la banique. (ma version)
Dans la langue de chez nous, Duteil nous raconte. Avec ses mots. Les miens. Universellement français. Pas trop d’accent, s.v.p. Pas trop de néologisme, merci. Une chanson à vous donner des frissons chaque fois.
Dans l’Actualité de mars, on me demande si je parle Franqus. Que oui ! J’adore particulièrement leur définition de “bleuet“, surtout qu’on recense le terme “talle de bleuets” et que chaque fois, ça me fait sourire, parce que je pense à mon papa qui disait, dans un fond de bar, quand y’avait pas beaucoup de femmes disponibles, que la “talle de beluets” était pas épaisse “à soère”. Ou encore l’explication qui plaira peut-être à ma collègue blogueuse la Chèvre !
J’amène tout ce charabia à votre attention pour deux raisons : la première étant que je trouve le Franqus franchement génial. La seconde pour répondre à une lectrice française-de-France qui me demande souvent, sous le couvert d’un courriel, quossé ça veut dire le mot, là. (Quand j’écris les par-che-nous comme dans ce billet…).
On aura beau dire tout ce qu’on voudra de notre façon de parler français, de nos accents qui chantent, de ces mots qu’on déforme et qu’on invente, je trouve ma langue à ce point belle que parfois, je la montre à des gens. Je la tire. Je peux aussi l’enfoncer dans la bouche de mon amoureux, les soirs de première. J’adore toutes ces façons d’arriver à un mot, de décrire une idée avec plusieurs termes. Certes difficile à apprendre, pour qui n’arrive pas directement d’une racine latine, mais combien charmante, combien belle, combien aérienne.
Et, d’un bout du spectre à l’autre, il y a l’autre français. Celui que ma correspondante cherche autant qu’à l’époque de l’espéranto. Le français du monsieur qui baragouine dans l’extrait suivant :
C’est aussi du français. Fâché, enragé noir, tordu, chrétien, aussi, mais français. L’entre-deux du français, finalement. Le “pas juste un petit accent mignon”, mais des accents (graves, circonflexes, aigus) sur plusieurs mots. Les mêmes mots, d’ailleurs.
Les puristes y voient une infâme conspiration vers le joual. Les Québécois, et d’autres, peut-être, entendent et comprennent. Entendre ne signifie pas être en accord. Comprendre non plus. J’utilise rarement un langage “cru” comme celui-là, encore plus rarement dans mes conversations avec les tiers du gouvernement (quoique la fois où Benny-le-kid a eu besoin rapido de son passeport pour l’Afrique, ahhhh…). Mais je le connais ce français-là. Je le comprends. Je n’approuve pas tous les mots qu’utilise le monsieur. Mais l’oreille de mon cheval est à ce point québécoise qu’elle sait, qu’elle a déjà entendu tous ces délires de langue. Un genre de heavy métal dans le classique. Du Iron Maiden première génération dans un extrait de Haendel. Une touche personnelle dans un air déjà connu.
Je ne suis pas puriste. Ni laxiste. J’aime ma langue, j’entends faire de mon mieux pour la préserver, pour la parler plus souvent qu’autrement, pour l’imposer, quand mes convictions s’y prêtent. Et j’apprécie pouvoir y ajouter du mien, modifier un mot pour en créer un second. Utiliser les termes entendus, enfant, et les faire miens. Ma langue est un cheval de bataille, et pourtant, quand on l’appelle joual, elle ne devient que bas-étage et fomentation.
Le type, dans l’extrait sonore, il n’a pas un joli langage, au sens où ses mots sont, disons, discutables. Il n’a pas d’accent pur et doux, n’a rien de mielleux non plus. Mais ce type, ce pourrait être mon oncle, mon frère, mon père, mon voisin, mon ami. Parce que c’est de cette langue-là que mes oreilles sont parfois emplies. On peut tenter de la cacher, de la honnir, de l’enrayer, de la clouer au pilori des bien-pensants, elle existe. Et rien ne m’a empêché jusqu’à présent de creuser là où je le voulais pour parler le niveau de langage que je choisis d’avoir. Des exemples améliorés de ce français sont multitude.
En quelques mots, la variété m’est aussi chère que la vérité. Je salue l’arrivée du Franqus. Que ma langue porte autant d’accents, de jurons et de croassements, je m’en moque un peu. Elle est mienne comme elle est aux autres : un terreau fertile avec une solide base, engraissée au gré des vents d’un sud, d’un nord, tous azimuts. Riche. Et vivante. Vivante, cqfd, parce que tant qu’elle sera portée par autant d’accents, elle n’est pas morte. N’en déplaise.






Excellent billet!
C’est quoi le joual? moi, ce que j’aime dans le français, c’est sa variété. Dans le Nord de la France, au Liban, dans des Dom Tom, et ailleurs, c’est la même langue, mais riches d’images différentes et divergentes qui sont un vrai bonheur.
Je prends la plume pour saluer ton billet (qui est vraiment excellent, émouvant même), mais également l’arrivée du Franqus sur lequel travaillent d’arrache-pied de nombreuses personnes depuis plusieurs années (notamment Hélène Cajolet-Laganière).
FANETTE : Au Québec, le “joual”, (terme emprunté à “cheval” prononcé très bizarrement), est la langue de chez nous, avec l’accent purement québécois, les prononciations particulières, les mots déformés et reformés, les néologismes propres au Québec : bref, le chtit des européens, ou comme vous le dites, la même langue, mais riche d’images différentes et divergentes qui sont un vrai bonheur ! Michel Tremblay est un écrivain très lié au “joual” par che’nous !
CIRCÉ : Ton passage me réjouit. Effectivement, il me fallait saluer l’arrivée du Franqus. Tant mieux si tu as pu y déceler toute l’émotion que j’ai voulu y mettre !
Beaucoup aimé ce billet. On sent l’amour de votre langue–qui est aussi la mienne!
J’aime que le français d’ici ait enfin son dictionnaire, que la marque du temps et de l’histoire y soit enfin enregistrée. C’est notre manière de langage, notre héritage, notre trésor.
J’ai aimé lire ce billet tout autant que j’ai aimé lire l’article de l’Actualité sur le Franqus!
Quessé ? La langue de cheu nous ? Sacré mélange et souvent heureux, je pense. Crispi te donne 10/10 pour ton joli texte. La photo est un peu dégueu par contre. Cé pas une langue que je voudrais frencher…
xx
NOISETTE : J’apprécie quand on parle le même langage, avec la même référence, en prime !
CRISPI : Bin quin !!! Intellex te donne 100% pour le commentaire, héhé. Je l’aime, la photo, moi ! C’est comme si on reprenait l’expression “sur le bout de la langue” !! Évidemment, elle n’est pas très sensuelle, j’avoue…
En cette journée de la femme, j’aimerais en profiter pour vous féliciter et vous encourager à continuer de vous exprimer dans la blogosphère, votre contribution est importante et chère à mes yeux.