Dé[sens]

Par Martyne • mardi 04 avril 2006 à 13:49 • Catégorie: Communication, Sociosphère

J’ai déjà entendu ça quelque part : «Ignorance is bliss».
Ça veut dire, en gros, que de ne pas savoir, c’est p’t'être mieux de même. Ce qu’on ne sait pas ne fait pas mal…
Ce qu’on ne voit pas, également.
De même que ce qu’on ne veut pas voir.

Les inspecteurs, par exemple, se servent beaucoup de la lecture du non-verbal. Les enquêteurs de toutes sortes, aussi. Les profs. Les amis. La famille. Nous, tous. D’instinct. J’ai voulu pousser l’instinct un peu plus loin, dans mes études. J’ai passé deux sessions en mode «enseignement particulier» [i.e. que le cours qui m'intéresse n'existe pas, qu'il faut le créer sur mesure, et se trouver un prof, quelque part, capable de «juger» nos avancés sur les études. Ça s'appelle «lectures dirigées» à défaut de trouver quelque chose d'approprié.] Mon «cas» : la communication non-verbale. D’abord par la synergologie, ensuite par les règles «non-écrites», les comportements physiques, les bonnes manières, le protocole, la «manipulation», l’argumentation par le physique et j’en passe… Depuis, j’ai poussée encore plus à fond l’étude comportementale physique. Ateliers, séminaires, lectures, prise de notes, études, blablabla.

Aujourd’hui, on fait appel à moi dans plusieurs situations qui sont hors de mon champ de compétence principal, parce que, de bouche à oreille, on se «dit» que je peux analyser n’importe «qui», dans n’importe «laquelle» des situations. C’est très pratique, en entreprise, lors de la création d’un nouveau c.a, par exemple, pour étudier les interactions entre les membres. Ou en entrevue d’emploi, pour analyser ce qui n’est pas dit…

Dernièrement, j’ai eu à vivre un moment de pure «ignorance is bliss». Là où un comportement physique, animal, non-verbal était en totale contradiction avec les réponses verbales. Incroyable ! Je n’avais jamais assisté à une antithèse communicationnelle du genre, aussi parfaite, aussi bien maîtrisée.

Imaginez une personne qui dit «oui» mais fait «non» avec sa tête.
Imaginez le blanc, puis entendez le noir.
Imaginez ce que vous voulez entendre… puis entendez-le.

Bref, au restaurant, samedi dernier, tout était complet, les tables étaient très rapprochées, et mon Mec et moi avions comme voisins un jeune couple. Dans la vingtaine environ. Jolie madame, joli monsieur. Ils riaient souvent. On pouvait entendre jusqu’à leurs murmures. C’était mignon… À l’entrée, ils avaient déjà discuté de leur dispute de la semaine précédente.
À la soupe, ils en étaient à la reprise de la vie en commun.
Au plat principal, ils se minouchaient et se disaient que peu importe, ils s’aimaient.
Aux fromages-porto, ils repartaient de plus belle en croisière prochainement.
Au sorbet, le monsieur veut savoir «la vérité». Parce que pour lui, c’est primordial. Question de respect. Question de pouvoir «refaire» vie commune avec la madame, sans se tromper, sans avoir peur. Question de clarifier la situation. Elle voulait partir.
Ils ont terminé la bouteille de rouge. Il a commandé des cafés brésiliens.
Elle lui a tout raconté. Nous avons tout entendu.

Je vous passe les détails, mais madame racontait son aventure avec l’ami de monsieur. Où ils ont fait «ça», quand ils ont fait «ça», à combien de reprises ils ont fait «ça», depuis combien de temps ils faisaient «ça». En détails. Y incluant le «pourquoi ils faisaient «ça»…»

Le monsieur pleurait, c’était triste et pathétique. Il a enlevé ses lunettes et les a déposé à côté de son assiette. Madame a commencé son jeu. Elle lui disait que plus jamais ça n’allait arriver, qu’elle avait perdu les pédales, qu’elle ne savait plus où elle en était à ce moment là, qu’elle s’en voulait énormément, qu’elle ne recommencerait plus jamais, qu’elle l’aimait, lui, et pas l’autre, qu’elle se trouvait beaucoup mieux dans sa maison à lui, tandis que l’autre ne possédait rien (!), qu’elle n’avait jusqu’alors pas réalisé qu’ils s’aimaient à ce point, qu’elle voudrait tout effacer, ne pas avoir miné l’amitié entre monsieur et son ami, entre elle et l’ami de monsieur, blablabla.

Juste au «son», la madame n’avait pas l’air sincère.
Imaginez au «visuel» !
Tous les signes étaient là. Tous. Les jambes qui bougent sans cesse ; la dame qui s’essuie les paumes sur sa jupe aux 2 minutes ; le nez qui picote et les microcaresses du bout des doigts ; les doigts sur les lèvres ; les boucles d’oreille qui semblent pesantes ; les cheveux à attacher, puis à détacher, puis à torturer, puis à lisser ; le pouce qui gratte la nuque ; les yeux en l’air, puis en bas ; l’intonation trop élevée par rapport aux conversations précédentes ; les élans de sincérité camouflés d’un oeil qui tique souvent, les doigts croisés, les pouces qui s’éloignent, la défensive au mauvais moment : tout, et j’en passe. J’aurais pu demander un «replay» que je l’aurais eu, je crois, tellement la madame a eu l’air d’avoir préparé son speech longtemps d’avance.

Le monsieur, à la fin des excuses de la madame, s’est pratiquement dit «désolé» de lui avoir présenté son ami. J’ignore s’il était sincère, il l’a fait tout bas, tout bas.
Il s’est agenouillé. À ce moment, je me suis dit qu’il allait ramasser un gourdin par terre et lui en garocher un coup dans les palettes, humilié par tous les mensonges de la madame. C’était tellement évident…
Et l’a demandé en mariage.
Elle a eu un moment de silence. Comme si elle ne savait pas si c’était une farce (sick) ou une vraie demande. Réalisant que son manège était totalement parfait…et qu’il avait sincèrement voulu la croire. Elle a dit oui.

Ou il est à ce point con qu’il est aveugle ; ou il est à ce point aveugle qu’il est con.

Mon Mec m’a regardé de travers quand, de ma chaise, j’ai dit, tout bas : «objection» !

Le monsieur ému, a dit à sa future : «t’as entendu chérie, nos premières félicitations».

J’ai alors eu la preuve qu’il entendait mal…

En se levant pour partir, il a remis ses lunettes.

J’ai alors espéré, sincèrement, pour lui, que c’était pour ça qu’il n’avait rien vu de ce qu’elle lui «racontait»…

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23 Réponses »

  1. Ouf! Même si la femme avait été totalement sincère, tu parles d’un mauvais timing pour une demande en mariage!

    J’ai eu une situation similaire dans mon entourage. Il a trompé sa blonde, et elle ne l’a su que 5 ans plus tard par personne interposée. Ils se sont parlé, elle lui a pardonné. 2 mois plus tard, elle était enceinte. 4 mois après la naissance du petit, ils se sont séparés. Tout le monde s’y attendait… sauf eux…

    La preuve que bien souvent, on croit ce que l’on veut croire.

  2. L’amour rend aveugle, y parait !!!

  3. Un autre mariage voué à l’échec par manque d’honnêteté…

    Triste situation que le manque de lucidité… mais tant qu’on n’a pas suffisamment souffert, personne ne peut nous faire voir qu’on est dans le champ.

    Toutes mes sympathies à ce cher monsieur à la colonne molle comme son ouïe.

  4. Il n’y a pas que la guerre qui est extrêmement laide…

    (nice music)

    SmacKs!

  5. En effet… ce monsieur se prépare une vie de cocu…

    Triste.

  6. Ah bin ce monsieur, c’aurait très bien pu être moi tiens! Je me suis fait “bourrer” comme ça pendant 10 ans.

    Mon problème à moi, c’est que je conçois le couple comme un partenariat ou on ne s’engage pas pour taper sur l’autre mais bien pour se rendre la vie plus douce et plus agréable. C’est aussi que je suis assez ouverte d’esprit pour accepter bin des choses, en autant qu’elles soient claires et équitables.

    Tout ce à quoi je m’attends, c’est un peu de bonne volonté mais surtout, d’honnêteté! Il me semblait à moi que dans un couple, ça devait aller de soi. C’est dur de découvrir que tout le monde ne partage pas cette vision.

    Dis Matoue, tu donnes pas de cours particulier? :))

  7. Je sais pas pourquoi, mais j’ai eu une soudaine envie de hurler en lisant ça, le café à la main.

    C’est grave, docteur?

  8. Ouch!
    Tu sais que je me méfie des gens qui en savent trop sur le nom verbal… J’ai une (ex)amie qui s’était mise à lire la-dessus, sans arrêt, elle fouillait et fouillait… et ça a donnée une espèce de freack du non-verbal… Partout et toujours, elle était en train d’analyser les autres… Quand c’est dans l’autobus ou dans un parc, sur des étrangers, c’est rigolo, mais quand c’est sur nous et les autres amis, les relations intimes… Ça en devenait invivable… C’était ma coloc en plus… J’avais un constant rapport sur mes non-verbal… À un moment donné, je l’ai carrément envoyé chier et je l’ai sortie de ma vie…
    Peut-être qu’ici, c’est moi le “gars qui voulait pas voir”
    Hi! Hi! Hi!

  9. Ça aurait été une belle histoire, si la madame avait été sincère.

    Toi, Matoue, tu t’en es rendue compte parce que tu as étudié le non-verbal. Penses-tu que quelqu’un qui n’était pas initié à ça aurait pu s’en rendre compte? C’était si flagrant?

  10. Je ne sais pas si c’est tellement parce que l’amour rend aveugle que ce gars-là ne voyait pas. Je pense moi que de demander une fille comme celle-là en mariage c’est un moyen de se faire croire qu’on se l’attache parce qu’à ce moment-là personne ne pourra l’aimer comme nous. Et le pauvre doit être convaincu qu’elle est ce qu’il peut lui arriver de mieux. Que savons-nous au fond de son historique amoureux?

  11. Fallait les proposer pour une émission téléréalité : ils ont une tête de vainqueur!

  12. Formidable texte. Si l’histoire était vraie, je ne me préoccuperais pas de la sincérité de la fille, encore moins de son “body language”.

    Les gens sincèrement amoureux divorcent quelques années plus tard de toute manière.

    Accent Grave

  13. Merci du partage, jouissif. Et ta réaction aussi : objections!

  14. Bah! Si ça les as rendue “heureux” Car après tout que savons-nous du bonheur ?
    Que savons-nous des blessures de tous et chacuns ?
    p-ê que pour ces deux échantillons du reigne humain c’est un mieux. ?
    tk
    C’est somptueux la Matou(e) de comment tu nous sert cet évènement.

  15. Que savons-nous des blessures de chacun, en effet…
    Et s’il avait tout vu, qu’il avait lu, même sans lunette, tout ce langage qui disait noir alors que la demoiselle criait blanc, et qu’il avait choisi, consciemment, d’espérer…?

  16. Ouch…

    Ça frappe. Antithèse communicative. Je vais l’utiliser plus souvent, celle-là.

  17. oh boy! aveugle à ce point là c’est fort.

    ça fait deux livres de synergo que je lit et depuis, j’ai l’impression de ne plus croire personne : )

    et les politiciens sont très fort sur le non de la tête et oui des lèvres…

  18. Je connais un type de ce genre (à lunette en plus!) qui se fait raconter n’importe quel mensonge par sa dulcinée et qui la croit éperdument… Le plus triste là-dedans, c’est qu’il n’a pas perdu la dame à mensonges, mais tous ses amis autour qui, à maintes reprises, ont tenté de lui faire voir clair en vain. Et le fait de se retrouver seul au monde avec sa douce-amère n’a fait que le renforcer dans ses convinctions que celle-ci a toujours eu raison et que ses amis étaient des traîtres dont il fallait s’éloigner…

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  22. [...] Version originale du billet ici. [...]

  23. Si j’ai eu tout d’abord un pincement de coeur pour le jeune homme aux lunettes, qui se fera sans doute arracher le coeur de si aveuglément aimer… J’en ai eu un autre, bien vite, pour la demoiselle, qui se fera arracher le cœur de tant se mentir à elle-même.
    J’ai presque le goût de dire «qui s’assemble se ressemble», ou du moins, qui s’assemble ont des choses à apprendre l’un de l’autre… ou, bien pris qui croyait prendre ou qui des deux ment le plus? Une situation de ce genre me dépasse parce que je me dis que c’est presque une forme d’auto mutilation ou d’angoisse terrible face à la vie… Mais qui suis-je pour savoir par quel chemin, aussi tortueux soit-il, l’autre doit passer pour savoir ,si ce n’est ce qui est bon pour lui, du moins ce qu’il ne voudra plus jamais– jamais, revivre.
    Ta plume est toujours aussi sûre et par bout… magistrale.

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