Coeur de loup…

Par Intellexuelle • lundi 21 mai 2007 à 00:21 • Catégorie: Mamour'ing

Revenir de Roberval, désormais, est une déchirure. Évidemment, “avant” que le coeur de mon papa ne cesse de battre, c’était difficile. Le lac et ses tentacules me retenaient, l’air frais et tiède d’Ashuap murmurait mon nom et j’évitais les larmes en souriant, murmurant que sitôt repartie, je reviendrais…

Désormais, quitter le Lac pour rentrer à la maison, c’est comme m’éloigner de ce nouveau papa que la vie m’a donné.  Il n’est physiquement pas très différent. Les mêmes cheveux, la même bouche, le même corps. Y’a que par dedans qu’on sait distinguer l’ancien papa du nouveau.

Y’a aussi à travers ses grands yeux. Ses grands yeux bleus pleins de vagues. Pleins de rives. Pleins de brise-larmes. Ses yeux qui disent ce qu’il est devenu, depuis qu’il est “revenu”.

“J’suis mort, hein ?” qu’il a demandé, l’autre soir, à ma petite soeur. “Est-ce que j’étais mort ?”. Oui, papa. Trois fois. Ta trinité cardiaque, mettons. On fait tout en triple, par chez lui. Trois petits cochons, trois enfants, trois fois passera, trois infarctus.

Alors quand j’entre dans sa petite chambre blanche, juste à côté des soins intensifs d’où il est heureusement sorti, j’ai toujours peur. Pas peur comme dans “accident” ou peur comme dans “attention, les enfants”. Peur comme dans “et si cette fois, il ne me reconnaissait pas ?”. Peur comme dans “et si jamais il ne se souvenait pas de moi, de mes enfants, de sa vie d’avant ?”

Son sourire. Ses yeux. Deux éléments simples. Révélateurs. En entrant dans la pièce, si son sourire s’étend, si ses yeux s’allument, c’est qu’il sait. Qu’il reconnait. Qu’il n’est pas dans cet ailleurs qu’il visite parfois, sans avertir.

Vendredi, quand je suis arrivée dans la chambre, il a sourit. Ses yeux ont éclairée la pièce. La fraîcheur de sa main sur la mienne, l’entendre me dire “c’est ma Matoue” : mon papa à moi est là. D’heure en heure, ce n’est jamais acquis. Jamais de certitude. Parfois il sait, d’autres fois, il dit n’importe quoi. Mais surtout, deux minutes à l’heure, il sait. Et si on a la chance d’être dans son champ de vision, alors ce deux minutes devient une éternité de bonheur, de remerciements, d’intenses gratifications.

Peu m’importe, à l’heure actuelle, qu’il passe le plus clair de son temps perdu entre ici et ailleurs. Que le fait de tenter de “trouver une poche” à son pyjama bleu soit sa principale activité. Peu m’importe qu’il veuille un matin acheter l’aéroport de Chibougamau. Et l’après-midi, partir en safari. C’est dans sa tête que ça se passe, et ça a quand même l’air plaisant.

Ce qui m’importe, c’est qu’après 21 jours, il soit.

Il est. Une force de la nature. Un loup au coeur si fort que même les tremblements ne réussissent pas à faire taire.

Le combat n’est pas encore terminé. Son corps lui chuchotte encore qu’il doit réapprendre à marcher sans faire du 10 miles à l’heure. Ses doigts recroquevillés doivent remanipuler délicatement les objets. Son cerveau doit recréer et repenser chaque instant pour qu’il se vive à nouveau.

Mais il est assez “là”, en tout cas, pour tenter quelques farces. Pour sourire et rire. Pour tendre les bras. Et pour qu’on se dise qu’on s’aime.

Entendre “je t’aime” quand on croyait cet aveu impossible. L’entendre et vouloir le crier, pour en saisir toute l’importance. Entendre sa voix, savoir qu’il sait, lui dire à l’oreille, en l’embrassant, et prendre le jour comme témoin que j’ai aussi entendu, de sa nouvelle voix, mon papa qui sait qu’il m’aime.

À 33 ans, c’est un cadeau. Je peux enfin me réveiller d’une longue torpeur où je croyais les êtres aimés indestructibles, éternels. Je sais, maintenant, ce que ça aurait pu être de ne jamais reconfirmer, dans ma tête de jeune femme, que mon père m’aimait. Maintenant, il y a quelques lettres qui m’ont mise au monde, ce matin.

Juste après avoir pris cette image de nous deux. J’ai eu une petite pensée pour M’sieur Dion qui m’a un peu redonné le guts de poser la question et de tenter ma chance. Et s’il avait oublié l’amour ? Et s’il ne savait plus ? Et puis… ah, j’ai pris mon courage d’une main. Son épaule de l’autre main. Et j’ai pris tous les papas du monde à témoin pour dire au mien “On s’aime, hein, nous deux ?”.

papa-et-moi.jpg

…et vous savez ce qui est le plus généreux ? C’est que la vie m’a permis d’entendre, décuplée, sa voix. Pour que je puisse m’en souvenir jusqu’à mes 101 ans. J’ai vu ses yeux, entendue sa voix, inspirés ses mots, et les ai gravés dans ma chair. J’ai entendu papa me dire, en retour, “on s’aime certain mon tit Matoue” !

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8 Réponses »

  1. Salut Bernard, je continue, je ne lache pas! et… toi non plus :o)

  2. Les papas. Ce qu’ils sont ce qu’ils vont, ce qu’ils… Les papas. On les croit tous indestructibles. Je croyais mourir avant le miens. Mais le cancer me l’a pris. Ces deux minutes à l’heure dont tu parles, moi aussi je l’ai ai vécues. Ces moment, des douceurs, ces je t’aime qu’on veut crier, qu’on veut entendre. Qu’on veut tout simplement. Le legs des papas à leurs petites filles est une merveille du monde. Mon ange à moi c’est envolé. Le tiens est toujours avec toi. Profite de chaque minute de sa présence.

    JM répond : Philosophiquement, on dirait qu’il m’est donnée une “nouvelle chance” d’aimer à nouveau ce papa qui est à moi. Différent, certes, mais il reste que c’est mon papa. Je l’ai connu autrement, et puis, voilà. Peut-être est-ce à peu près le même effet que quand notre père part pour un long, très long voyage et en revient transformé. Le mien a été voir si la lune était plus belle d’en haut, et a fini par se dire que finalement, non, il devait nous revenir. Parce que, sans doute, il a su que nous n’étions pas prêts du tout à le laisser aller. Je profite de ces instants comme s’ils allaient me procurer la recette du millionnaire. Parce que ça vaut de l’or, cette seconde chance.

  3. Y a-t-il des mots plus importants que ceux-là, les essentiels?

    Avant tout ça, et même avant d’arriver à une certaine maturité, j’aurais peut-être répondu qu’il existait autre chose… Plus maintenant. Le savoir, le faire savoir, le dire, l’entendre, le sentir. Essentiels. Vraiment. Je ne l’ai compris, malheureusement - ou heureusement, puisqu’il est toujours temps - qu’à partir de la seconde où j’ai cru ne plus jamais y avoir droit. Désormais, les gens à qui j’adresserai mes “je t’aime” pourront être assurés qu’aucun mots n’auront été plus songés et ressentis que ceux-là.

  4. Que de joie d’avoir cette deuxième chance. Parce qu’on ne ramasse que rarement la première qui passe, incognito, silencieuse, furtive. Je t’envoie plein de sourires.

    Les sourires sont reçus, et appréciés. Le plaisir est pour moi, tu sais. :-)

  5. Que d’émotions tu me fais vivre avec ton papa…
    Voilà que ce merveilleux rapprochement, inoubliable comme tu dis, t’appartient…
    Tu sais, ton père d’avant était peut être différent de ce qu’il est maintenant sauf que maintenant tu vois et comprends qu’il t’aime autant qu’avant…
    Ce que j’aimerais donner pour pouvoir juste savoir que …le mien en fait autant.
    Le seul et unique merveilleux souvenir que tu garderas de ton père, peu importe ce qu’il arrive aujourd’hui, ce qu’il arrivera demain, peu importe quand le boss décidera que son tour est enfin arrivé d’aller pêcher sur le lac du paradis…Tu auras toujours en ta possession ce bagage dont je t’envie…soit celui d’avoir une valise qui a été, jour après jour, remplie d’amour paternel…durant ton apprentissage de la vie et que maintenant, tu chemines jour après jour, avec une pointe de folie, un brin de gaïté, de grandes valeurs humaines et une forme plaisante de sagesse évolutive….
    Je t’apprécie beaucoup et je suis tellement heureuse d’apprendre à te connaitre de plus en plus par le biais de tes écrits…Tu es remarquable.

    Ta belle-soeur, Mado xxx

    JM répond : Mais quelle touchante déclaration ! :-) Je t’adore, toi, tu sais !

  6. Matoue, criss, tu m’fais pleurer.

    Je pense à toi. J’écoute le cd que tu m’as envoyé, et j’ai l’impression que t’es à côté de moi.

    J’ai hâte de te voir et de te serrer dans mes bras…

  7. Ouf… Le papa d’une chum est décédé dimanche. Son opération de la semaine précédente ne s’est pas bien déroulée et il n’a pas repris conscience après.

    Profite bien de cette seconde chance, c’est un merveilleux cadeau!

  8. [...] grands titres des évènements : perte de conscience et coma, décision de réanimation, réveil, espoir, colère, rêve et réalité, puis ajustements et prise en [...]

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