Cette adolescente et moi…
Par Intellexuelle • dimanche 12 novembre 2006 à 14:29 • Catégorie: Psyritualité, Sociosphère
Les accusations
Une adolescente devra répondre de 7 accusations, incluant : meurtre, infanticide, négligeance criminelle ayant causé la mort, abandon d’enfant et disposition de cadavre. Elle subira un examen psychiatrique afin de déterminer son état psychologique au moment des faits, et après. La Couronne exige un jugement et une peine pour adulte. L’adolescente retournera au tribunal le 7 décembre prochain. D’ici là, elle demeure détenue.
Les faits
Dimanche dernier, à Sainte-Sophie, dans la nuit, seule dans la maison de sa mère et de son beau-père, une adolescente de 16 ans a mis au monde un bébé prématuré, mais viable. Personne ne semblait savoir qu’elle était enceinte. Paniquée et voulant cacher le bébé, elle est allé le déposer dans un bois. Au retour des parents, elle a été trouvée ensanglantée dans la salle de bain. Elle a été conduite à l’hôpital et ce serait à ce moment que les parents ont appris qu’elle était enceinte. Il semble également que la jeune fille ne savait pas elle-même qu’elle attendait un enfant.
Les chiffres
Selon l’Institut de la statistique du Québec, au Québec, environ 2500 jeunes filles entre 12 et 19 ans deviennent mères chaque année.
La question
Au-delà des faits présentés, on s’interroge. Qu’est-ce qui peut pousser une adolescente à poser un geste d’une aussi grande détresse envers son enfant ? La folie ? L’instabilité ? La violence ? La haine ? La peur ? Le doute ? La crainte ? L’incapacité ? Ne pas juger, mais questionner. Ne pas condamner, mais chercher. Ne pas pointer d’un doigt dogmatique, mais tenter de comprendre.
Pistes de réflexions
Mon opinion est très assumée. Parce que je sais. Elle n’a que 16 ans. On pourrait se demander «mais où étaient donc ses parents ?», «est-ce possible qu’ils ne se soient pas rendus compte qu’elle était enceinte ?». On pourrait se demander «mais où était le papa ?», «savait-il qu’il allait être papa ?». Sans pointer du doigt, sans s’opposer à leurs valeurs ou à leurs réponses, simplement se demander où ils étaient, tous, et se questionner sur le «pourquoi» ils n’ont pas su. Cela n’excuse pas son geste malheureux. Cela ne suffit pas à répondre à la question.
Plusieurs facteurs psychologiques ont, sans doute, été au coeur de cette détresse. Je ne suis pas psychologue. L’êtes-vous ?
Ce que je connais, cependant, c’est que les comportements sont le résultat d’un ensemble de forces externes et internes. Que ces forces sont positives et négatives. Si elles sont positives, le comportement associé en sera un d’approche. Si elles sont négatives, le comportement associé en sera un d’évitement. Que toute notre vie durant, nous avons un dessein : atteindre certains objectifs et éviter de se placer dans une situation menaçante.
Quel était son objectif ? Qu’est-ce qu’elle cherchait à éviter ? Je ne sais pas. Le savez-vous ?
Ce que je connais des comportements d’évitement, c’est une partie des mécanismes de défense. Je vous en ai déjà glissé un mot, moins tragique, ici. Quand une situation menace de bouleverser l’équilibre d’un individu, les mécanismes de défense seront mis en place pour maintenir ou restaurer cet équilibre. Toutes les informations qui ne sont pas congruentes à l’équilibre interne seront dévalorisées, enrayées, effacées.
Qu’est-ce qui menaçait son équilibre interne ? Je ne sais pas. Pouvez-vous le dire ?
Ce que je connais, c’est qu’un des mécanismes de défense a pour nom «scotomisation». Il s’agit d’un processus qui consiste à éliminer une information gênante en ne la percevant même pas. Par exemple : «Je sens, je vois que j’attends peut-être un bébé» et «non, je ne sens ni ne vois rien».
Un autre mécanisme a pour nom «l’interprétation défensive». Il consiste à donner à une information une signification différente de son vrai sens et qui confirme ce que l’on voudrait qu’elle soit. Par exemple : «Je sens que ça bouge dans mon ventre» et «probablement des crampes, un problème abdominal, une maladie».
Un troisième mécanisme s’appelle «la mémorisation sélective». Il consiste à oublier immédiatement l’information problématique reçue. «Je ne suis plus menstruée. J’ai des nausées. Mon ventre grossit. Il bouge» et «quoi ? à quoi je pensais déjà ?».
Un dernier mécanisme se nomme «la négation de l’autorité de la source». Si les autres mécanismes ont échoué, celui-là vient à la rescousse. Il consiste à dévaloriser l’information qui pose problème en mettant en cause l’autorité, la bonne foi ou les compétences de l’origine de l’information. Comme dans : «Qui es-tu pour affirmer que j’ai l’air enceinte ?» ou dans «tu n’es pas médecin» ou encore «je dois bien le savoir si oui ou non je suis enceinte» et dans «je vais bien, je le sais, je suis moi». L’information qu’on réussit à dévaloriser ici perd son statut d’information et peut être négligée, voire éliminée.
Je ne suis pas psychologue. Je tiens à le répéter. Je lance simplement une piste de réflexion générale. Je sais que les mécanismes de la mémoire sont loin d’être simples et qu’ils sont déterminés par plusieurs facteurs sociaux, idéologiques, cognitifs, affectifs.
Mais je sais ce qu’est le fait d’être enceinte à 16 ans. Je sais la douleur, les questionnements, les problèmes, les peurs, les angoisses et la détresse. Je sais que j’ai eu terriblement besoin, à ce moment, du support et de l’encouragement de tous ceux que j’ai côtoyés, à l’époque. Je sais que mon système de valeurs a été pour beaucoup au coeur de ma décision de garder le bébé, et d’en faire un être vivant capable d’évoluer en société. Je sais que ma décision s’est fondée sur l’appui des autres, sur ma capacité à en prendre soin, sur mes acquis, et surtout sur ma réflexion personnelle : que suis-je apte à mettre de côté pour survivre à l’aventure ?
Je sais que même si on tente, du mieux possible, de dissimuler le ventre qui s’arrondit, à moins de vivre dans une bulle loin des autres, quelqu’un, quelque part, demandera si «on est enceinte». La réponse n’appartient qu’à la personne. Mais à partir de là, tous les mécanismes de défenses du monde n’empêcheront pas le bébé de vouloir sortir de là.
Je comprends mal sa décision. Normal, je n’ai pas pris la même. Je comprends mal son geste. Normal, je n’ai pas fait le même. Et malgré toute l’empathie du monde, je ne saisis pas comment elle a pu rassembler toutes ses forces, après l’accouchement et, toute seule, affaiblie, partir dans le bois pour dissimuler son bébé.
Ce que je sais, maintenant, c’est que plus jamais sa vie ne sera pareille. Plus jamais elle ne verra le soleil de la même manière. Plus jamais elle ne pourra sourire avec innocence. Peu importe ce qui s’est passé, cette nuit-là, dans son esprit. Peu importe ce que les autres, maintenant, peuvent lui apporter, lui dire, lui donner.
La détresse, ça ne se juge pas. Ça se vit en solitaire. Peut-être avait-elle envisagé d’autres façons d’en finir ? Peut-être avait-elle demandé de l’aide, qu’elle n’a hypothétiquement pas reçue ? Peut-être a-t-elle un gros, gros problème psychologique ? Peut-être est-elle saine d’esprit ? Peut-être savait-elle ce qu’elle faisait ? Peut-être en avait-elle parlé à quelqu’un ? Peut-être pas. Elle, elle le sait. Nous, on la regarde, on l’accuse et on se questionne. On voudrait comprendre. Je voudrais comprendre. Tu voudrais comprendre. Il voudrait comprendre. Pour mieux prévenir. Pour ne plus jamais avoir à lire de telles nouvelles… Entre sa décision et la mienne, il y a une sortie d’autoroute. Entre elle et moi, il y a bien des différences.
Entre elle et moi, il y a cependant un point commun. Qui me trouble. Nous faisons partie de la même statistique.






Susciter la réflexion c’est encore ce que tu fais et de façon terriblement bien imaginée. Entre elle et toi il y a eu probablement une tonne de facteurs dont l’entourage. Pauvre fille sérieusement. Elle va avoir une vie d’enfer après ça.
Josée-Marie,
Tu es formidable de poser les questions comme tu les présentes.
Oui, c’est épouvantable mais comme tu dis on ne sait pas le contexte, même si on peut comdamner le résultat, on ne doit pas comdamner la pauvre fille sans savoir.
J’ai déjà failli être comdamner pour avoir été dans un contexte particulier
(La mince ligne entre l’enfer et le monde)
Josée- Martyne … désolé
Je te dis Martyne… c’est fou les émotions qu’on ressent en te lisant. Ah, ce que j’ai ri en lisant 10-4 ou la Recette de Gâteau mais aujourd’hui, tu as réussi à me toucher…
J’ai aimé lire ton point de vue. Tu m’as fait voir un tout autre aspect de l’histoire et je t’en remercie.
Je te félicite également d’avoir été aussi forte. Dieu sait qu’à 16 ans, on est souvent insignifiant et les décisions que l’on prend ne reflètent pas toujours la personne qu’on deviendra…
Mais à toi, je lève mon chapeau…
J’ai une grande soeur qui, elle aussi, fait partie de la même statistique. Elle aussi a dû prendre une décision qui allait changer sa vie. Elle est ce qu’elle est aujourd’hui en grande partie grâce à la famille et aux amis qui ont accepté son choix, qui ont embarqué dans le même train qu’elle et qui ont pris part à l’aventure, au quotidien.
Les gens ont le jugement plutôt facile, je l’ai compris bien assez jeune. Mais je n’ai jamais remis en question ce choix, et je me demande bien à quoi ressemblerait ma vie, 8 ans plus tard, s’il s’était avéré être un avortement.
Mais pour elle, on ne sait pas, on ne peut pas essayer de comprendre. On peut seulement lui souhaiter courage et détermination, pour qu’elle traverse ce dur moment et soit encore debout à la ligne d’arrivée.
J-M Desmeules,
Tu poses bien des questions et tu les poses bien! Les réponses, les tiennes et celles des autres, sont cependant beaucoup moins nombreuses. Et ça se comprend facilement.
J’ai l’impression qu’il n’y a que le Ministère pulic, la Couronne, cette « Sainte Inquisitrice, qui ait une réponse très claire face à un tel geste. Une réponse assez claire, en tout cas, pour porter des accusations criminelles, dont celle très grave de négligence criminelle ayant causé la mort, assez claire aussi pour lui donner subitement un statut d’adulte pour que la peine qui lui sera imposée en soit « une vraie »…une qui « donne l’exemple », une peine en fonction de la défense « du bien, des bonnes moeurs, des bonnes gens »! Donc, et une fois de plus, une peine, une punition imprégnée de vengeance.
On pourra disserter des heures et des heures sur le cas de cette jeune fille, il est trop tard, plus rien ne peut l’aider réellement. Et, après elle, il y en aura encore beaucoup d’autres. D’autres qui auront commis des actes semblables au sien, d’autres, par contre, qui n’auront commis qu’un petit vol accompagné de voies de faits simples, mais contre qui la Couronne portera des accusations criminelles, en tentant de transférer la cause devant le Tribunal pour adultes.
La Couronne parle en notre nom: Elle ne fait qu’appliquer nos lois, telles que nous, comme Société, nous voulons qu’elles le soient. On peut légitimement se poser bien des questions sur tel ou tel autre cas particuliers qui font la manchette aujourd’hui. On ne sera toujours que des acteurs passifs, des acteurs de la compassion, de l’indifférence ou du fait divers, des acteurs passifs de la vengeance.
Moi, je pense que dans ce cas, comme dans bien d’autres, il y a une question qui peut être posée et à laquelle on peut facilement apporter une réponse:
Nos lois pénales, incluant celles qui gravitent en périférie, et le code criminel sont-ils adaptés à notre société et ce, tant dans leur contenu que dans leur application ?
Non! Et il nous revient, de plein droit, d’y remédier. Cela n’éliminera pas le crime ni les actes apparentés. Mais la façon de les aborder, oui. En fait, ce qui m’importe c’est que notre droit pénal ( civil et criminel ) s’éloigne toujours un peu plus de ce dicton archaique voulant que ce soit « Oeil pour oeil, dent pour dent », dont de plus en plus de gens semble s’accomoider, particulièrement depuis un certain 11 septembre…
Bonne semaine!
André Tremblay
Pass besoin d’être psychologue, pas besoin d’être médecin ou spécialiste pour comprendre… Et tu as compris! Vraiment, je ne jetterais pas la pierre à cette petite qui risque de vivre chaque jour, chaque année avec la culpabilité, chaque date anniversaire à ce demander ce qu’il serait devenu… Regrets, remords…
Pour ce qui est du reste, a loi c’est la loi…La justice, une femme portant un bandeau qui tente de déterminer ce qui est bien et mal le plus justement possible…
ok, c’est clair que la fille a eu un probleme. c’est clair que la fille n’a pas su reagir de la bonne facon. c’est clair que la fille devait etre vraiment abandonne ou sans soutien. tes theories pour expliquer sa confusion sont bien jolis mais n’empeche que la fille a laisse mourir un bebe naissant. meme si on est sympathique a sa cause elle a quand meme tue quelqu’un.
remarque que j’ai imprime ton billet pour le faire lire aux autres au bureau pour qu’il prenne conscience de la facilite de jugement auquelle on est vite sur le piton. si seulement on pouvait tous s’arreter comme ca avant de pointer du doigt!! tu a quand meme pris le temps d’elaborer une piste de reflexion tres competente. bravo 1000 fois.
Je crois, ma belle, que tu es tout simplement maman jusqu’au bout des ongles et toutes les fois où tu questionnes, poses des réflexions sur la maternité, on le sent.
Ce qui ressort de ton texte, c’est tout l’amour que tu portes à cet enfant que tu as décidé de garder un jour dans ta vie. Malgré tout.
T’es vraiment une belle personne. Le sais-tu?
Comme Karl, moi aussi je me dis que cette petite a tué quelqu’un. Mais je ne parle pas du bébé. Quel drame, peu importe le point de vue.
Bravo d’avoir pris le temps de faire cette réflexion pour notre bénéfice commun. Parfois c’est si facile d’entendre les grands titres et, au lieu de gratter la surface, de les classer dans de jolies petites cases où rien ne nous dérange ni ne nous atteint. On dit “folle” comme si tout était réglé, comme si on savait. On ne sait rien. Comme je ne sais rien, au fond, de ces toutes jeunes filles avec poussettes que je croise souvent.
Par contre, je ne peux pas m’empêcher de songer aux défunts cours d’éducation sexuelle… Et je ne peux m’empêcher de penser que tous ont loupé l’occasion de venir en aide à cette jeune fille, d’une manière ou d’une autre. Merde. Facile de jeter la pierre, moins facile de regarder autour de soi en sentant cette responsabilité.
Complètement triste. Complètement bouleversé. Incompréhension totale… Ou peut-être pas tant que ça.
Ne pas juger, Oui, c’est sûr. Mais je ne peux pas m’empêcher de me dire: “Mais d’où elle vient? De quel milieu pourri elle a évolué pour en arriver là?”… Tu comprends? Comme à Dawson, je ne comprennais pas comment on peut en arriver à déraper autant sans que personne ne s’en rende compte… et ça me rend profondéement triste de savoir qu’il y a des gens aussi seul dans le monde…
xx
Vais-je répondre à ce post?. Hey ciboire… Nous jasons de quelque chose de relativement hardcore!!!! Tu m’as fait brailler. Ma réponse:Fuck off, la fillette n’est pas coupable. Si jamais un jugement plus sévère l’attend… shooter le moi, je vais ,m’arranger avec!!! Libérez cette fillette, Sacrament!
@Marie : D’abord, merci. Ensuite, je doute qu’elle ait une «vie», tout court, ensuite. Ce sera probablement plus une suite de mauvais cauchemards.
@Patata : Justement, une femme qui porte un bandeau… calvasse !
@Regor : C’est gentil, ça. C’est effectivement difficile de se soustraire d’une opinion pour ensuite s’y coller. Condamner, bien souvent, ça revient à manquer d’arguments…
*Pas d’quoi pour le prénom. Si tu savais… !
@Titecouette : Merci. Beaucoup. L’essentiel, au fond, c’est de rentabiliser la lecture ! Avec la longueur des textes que je ponds, la moindre des choses, c’est que ce soit drôle ou bedonc inspirant !
@Laurie : Imaginer une autre sortie, je sais, c’est tentant. Y’a pas à dire, l’expression : «t’as marché dans ses souliers, tu sais» s’applique bien, dans ce cas. Chapeau à ta soeur, également.
@André : T’as les commentaires aussi longs que mes billets, ma foi!
@Karl : Alors merci 1000 fois, si ça a pu faire réfléchir rienqu’un peu.
@Mamathilde : Il faut me le répéter souvent. J’ai ancré autre chose dans la cabotine depuis longtemps… De le lire, c’est agréable. Merci !
@Vx bandit : C’est ça. Exactement. Une coche à côté. Malheureusement.
@Joss : Dans un monde où on ne peut pas ne pas communiquer, c’est certain que le mystère est grand quant à savoir qui n’aurait rien remarqué. Mais encore là, que faire ?
@James : Elle a, quand même, malgré la réflexion et le reste, posé le geste. Je sais, c’est compliqué et ça rend dingue de tenter de trouver la justice à rendre dans tout ça. Mais pour toutes ces autres qui suivront, il y a quelque chose à faire, hein ?