Annie, Marie-Hélène ou je-ne-sais-qui…

Par Intellexuelle • jeudi 10 mai 2007 à 10:34 • Catégorie: Mamour'ing

Mon père est vivant. Mais je devrais plutôt dire “mon nouveau père”. Parce que le mien, l’ancien, celui qui dansait, chantait, riait, lui, il est resté quelque part entre la première réanimation et la troisième.

Quand son coeur a cessé de battre, une fois, deux fois, trois fois, probablement que ses cellules que j’aimais tant sont allé prendre un bovril. Et elles tardent à revenir…

Bizarre, comme la vie est faite. Mon père est vivant. Il respire. Il bouge, parfois. Tenez, l’autre jour, il a marché. Trois petits pas. Soutenu, oui, mais il a marché. Il peut tenir un verre entre ses cinq petits doigts de la main droite. Il peut sourire. Parler, un peu. Avec une voix rauque qui rappelle qu’il était à moins une de ne plus jaser du tout… Il s’assoit. Avec un peu d’aide. Il vit, avec un peu d’aide.

Je vous ai dit qu’il rit ?

Quand on lui demande s’il sait où il est, il rit. Quand on lui demande s’il sait comment je m’appelle, il rit. Quand on lui demande s’il a mal, il rit. Quand on lui demande s’il a besoin de quelque chose, il rit. Si je lui présente des photos des enfants, il regarde, vaguement, puis il rit. Je lui ai acheté de jolis pyjamas, tout bleu comme ses yeux, et il a rit en les voyant. Certain, il rit.

Il rit parce qu’il ne sait pas. Il rit parce qu’il ignore les réponses. Il rit parce que.

Moi, moi, ça me fait pleurer, quand il rit.

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Il peut dire son nom. C’est vrai. Bernard . Avec un petit air malicieux de gamin de cinq ans au fond des yeux. Si on lui demande où il est, alors le gamin fait la moue, se renfrogne, tourne son visage vers l’univers et répond : “sais pas” en levant ses frêles épaules. Maintenant, il vit dans “la petite rue en arrière”.

Moi, j’ignore où c’est, la petite rue en arrière. Mais j’aimerais tellement aller y porter des fleurs, là-bas. De jolies fleurs qui signifieraient à mon papa que le printemps est là, qu’il doit préparer son coffre à pêche, qu’il peut embarquer dans son camion rouge son sac de couchage pour aller préparer son camp, chez Vanas…

Tous les examens qu’il a passé jusqu’ici concordent : rien n’est différent, depuis la crise. Rien, sauf lui. Mais ça, aucun tracé d’EEG ne peut le dire. Aucune image de TACO ne le signifie. Y’a que moi et la famille qui savons. Et le temps, le temps qui semble arranger tellement de choses, selon la phrase connue. Le temps qui nous dira… Le temps qui répare, et qui panse, et qui aide. Le temps qu’il retrouve ses esprits…

D’ici à ce que le temps me ramène mon papa, je vais visiter mon père. Je flatte sa patinoire à poux - et je sais maintenant que mes mains sur son crâne sont comme des caresses, sauf qu’à chaque fois que je les dépose sur lui, je dois lui murmurer : “C’est moi, papa, c’est ta Matoue, je vais te toucher, ok ?” et il sursaute. Chaque fois. Comme si la vie qui le touche est encore trop chaude pour sa froide aventure. Comme s’il sentait qu’entre son monde et le mien, il y avait un parallèle tiède. Et qu’il n’arrive pas encore à saisir la passerelle pour m’y rejoindre.

Le personnel soignant sait et ne sait plus. Les améliorations sont notables ou illusoires. Les patients qui “r’viennent de l’aut’bord” ont des parcours différents, que rien ne saurait expliquer. Il faut attendre et voir, avec le temps, au jour le jour, jusqu’où il ira dans la récupération de sa mémoire, de ses facultés.

Il n’est plus aux soins intensifs, mon père en couche. Il a une chambre pour lui, maintenant, mon père en jaquette. Il pourra recevoir sa visite tranquille, mon père plein de tubes. Il a vue sur le ciel, mon père qui ne peut boire qu’une gorgée d’eau. Et trois repas par jour, à la cuillière, mon père qui mange sa purée. Il ouvre les yeux, mon père qui ne se souvient de rien. Et il parle de chaloupe et de Lac, mon père qui m’invente des nouveaux prénoms, chaque fois qu’il me voit…

…alors je le laisse m’appeler Annie ou Marie-Hélène ou je-ne-sais-qui, selon l’humeur et les souvenirs du moment. J’attends le temps. Parce qu’il arrange les choses. Quand je quitte son chevet, je tiens mordicus à lui chantonner un “tam, tam, talam…” au cas où il se souviendrait que je l’attends dans quelques mois, pour me soutenir dans ma grande marche nuptiale. Jusqu’ici, j’ignore encore ce que je dois faire avec ça, compte tenu des circonstances. On poursuit les préparatifs dans l’espoir de… ou on annule et attend, dans l’espoir de… L’espoir est un salaud. Je l’embrasse. Réprime ce sanglot qui m’étouffe depuis maintenant 12 jours. Je lui raconte que je retourne à Nicolet, que le Grand Bleu et sa blonde vont s’occuper de lui, en attendant.

Je pleure en silence, et je le regarde sourire.

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11 Réponses »

  1. Pourquoi je ne sais jamais quoi dire, dans des moments pareils, hein?

    Mon coeur est brisé. Pour toi. Pour ta famille.

    Embrasse-le pour moi, ton papa qui est bien chanceux de t’avoir…

  2. S’il-te-plaît, J-M, crie, gueule, pleure… Pour lui, pour toi, pour les tiens, pour moi qui revis plein d’émotions à la lecture de tes mots mais qui, malheureusement, ne se souviens plus de sa propre douleur parce que le temps l’a enfoncé trop creux.

  3. Accroches-toi aux belles petites choses de la vie, parle-lui en, raconte le soleil qui réchauffe de plus en plus la ville. Il le ressentira par toi.

  4. un nouveau papa ?
    j’en veut un!, j’en veut un!

    c’est probablement parce que j’en ai plus que je dit ca,

    tu as maintenant un nouveau papa, il a besoin, tout comme le gamin de 5 ans en lui, de réapprivoiser l’univers.

    apprendre a vivre avec des inconnus, apprendre ce quil aimais, ce qu’il détestais et faire des choix la dedans. pour devenir un nouveau lui. aimer des choses différentes et en détester des nouvelles.

    tu dois, vous devez, vous aussi réapprivoiser ce nouveau papa. avec des gout différent, une mémoire différente.

    il rit. il rit. il n’est pas malheureux. juste différent. et probablement perdu dans ce nouveau monde a se demander…qui est la. et ou il s’en va…mais pas malheureux.

    tu écris Parce que le mien, l’ancien, celui qui dansait, chantait, riait, lui, il est resté quelque part entre la première réanimation et la troisième.

    tu as raison d’être fâché, enragé.

    Quand vous êtes submergés par le chagrin,
    regardez à nouveau dans votre cœur, et
    vous vous apercevrez que vous pleurez sur
    ce que vous avez aimé. Réjouissez vous, parce que ça a eu lieu
    - Khalil Gibran

    rien ne te dit que tu n’aimeras pas le nouveau lui

    donne toi, donne lui une chance

    tendrement xxx.
    ton ami sur qui tu peux toujours compter.

  5. J’aimerais trouver les mots pour te réconforter, mais j’ai beau chercher, je ne les trouve pas.

    Je ne peux alors qu’être avec toi en pensée.

    +++++++++++++

  6. Je ne peux rien te dire d’autre que ta douleur me touche beaucoup. Elle me hape comme un raz-de-marée.

    Un parent, c’est important. Plus que ce qu’on ne saurait dire.

    Pleure toutes les larmes qui monte. Rien ne sert de se barricader dans une force factice. Pleure ma belle. C’est peut-être la seule solution à ta douleur.

  7. Qu’est ce qu’on pourrait dire de brillant en pareille circonstance? Je ne sais pas dutout. Je suis vraiment pas bonne pour ça, alors je vais juste dire que ton histoire ma beaucoup touché et mes pensées les plus positive sont avec toi, ton papa et toute ta famille.

  8. Uppercut!
    Quel talent tu as… je n’envie aucunement ta perte mais…
    ce n’est pas donné à tous de le rendre de la sorte.
    merci de partager ce moment intime et intense avec nous

  9. Bouleversant!

  10. ton pere s’appelle Bernard, le mien s’appellait Gérard…un grand-pere mais un pere pour moi.

    gérard un grand bonhomme de 6p, les cheveux blancs et les yeux bleus. un regard franc quand il n’était pas perdu dans ses souvenirs.

    un cancer l’a fait rongé. l’a tué. dans les dernieres heures il était déja de l’autre coté bien au chaud.

    ma chere JM je te souhaite que ton pere revienne vite vite…..meme si il n’est pas tout là tes gestes comptent tellement…….

    prends soin de toi stp……simplement……..

  11. [...] voilà les grands titres des évènements : perte de conscience et coma, décision de réanimation, réveil, espoir, colère, rêve et réalité, puis ajustements et prise en [...]

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